Christian Oster

La persistance têtue du cadavre

Vous rentrez un soir de juillet chez vous et trouvez un homme mort dans le salon. Votre femme, visiblement choquée, prend un bain, fait ses valises et s'en va. Et maintenant, débrouillez-vous avec ça... C'est ce que fait héroïquement le héros de "Au coeur du problème"

Christian Oster n’est pas publié chez Minuit, mais il l’a été: quatorze de ses romans y sont parus. Même s’il œuvre désormais sous les rameaux éditoriaux de L’Olivier, il est difficile pour lui de nier ses liens avec la tribu littéraire des «blanchisseurs» de Minuit (ceux qui emmènent le roman noir vers la littérature «blanche», lire ci-dessus), tribu fondée par Jean Echenoz (Le Méridien de Greenwich, Je m’en vais), grand admirateur de Jean-Patrick Manchette et qui compte notamment en ses rangs Tanguy Viel (L’Absolue Perfection du crime, Insoupçonnable) et Julia Deck (Viviane Elisabeth Fauville, Le Triangle d’hiver). Tout comme eux, ou comme Yves Ravey (Cutter, Enlèvement avec rançon, lire ci-contre), autre membre de la tribu des «blanchisseurs» de Minuit, il s’installe dans la ruche du roman policier, pour y faire son propre miel.

Des allures d'enquête
Nombre des romans de Christian Oster ont des allures d’enquête. Le narrateur, dont le prénom, c’est une règle semble-t-il, demeure longtemps mystérieux, cherche à en savoir plus sur lui-même, à travers, notamment, ses rapports avec les autres qui fonctionnent comme autant de témoins. Or les héros de Christian Oster possèdent une qualité étonnante de détachement et une capacité – très littéraire – à analyser tout ce qu’ils font en temps réel. De plus, ils cherchent le mot juste, pour le dire et le décrire au plus près. En outre, ils possèdent un discret sens de l’humour et une propension réjouissante à l’autodérision. Le Cœur du problème, nouveau, et remarquable, roman de Christian Oster, emprunte beaucoup au polar. L’écrivain annonce la couleur – «noire» – dès la première phrase, en y invitant un cadavre: «Pour dire les choses vite, quand je suis rentré chez moi ce soir de juillet, il y avait un homme mort dans le salon.»
Un cadavre, donc un crime…? Peut-être et commis sans doute par Diane, la compagne du narrateur. Un crime prémédité? Le héros y songe: «J’ai pensé préméditation, je veux dire que dans ma tête j’ai enchaîné sur ça, préméditation sans faire de lien absolument clair entre la voiture dans la dépendance et le type étendu au rez-de-chaussée.» Plus loin dans le récit surgira un flagrant délit; il y aura un coffre de voiture où l’on mettra le corps; un cadavre escamoté sous une plate-bande, du trafic de preuves; l’intervention de la police, en la personne d’un gendarme en retraite nommé Henri; des soupçons en sourdine et, finalement, le «coupable» sera démasqué… Du roman policier, Christian Oster emprunte aussi un sens du suspense et la linéarité chronologique: l’action se déroule sur quelques jours. Il lui emprunte encore ce mélange d’horreur et d’absurde banalité dans lequel l’adultère associé au crime plonge ceux qui y sont confrontés

Un humour furtif
Tout l’intérêt de ce roman policier très littéraire, c’est qu’il est vécu par un héros typique de Christian Oster. Simon, c’est son nom, est doté, comme tel, d’une remarquable faculté d’analyse de soi, de la capacité de décrire clairement tout ce qu’il fait et ce qu’il ressent, et d’un humour aussi furtif qu’efficace. Christian Oster ne le lâche pas d’une semelle durant tout le livre. On suit pas à pas Simon, de la mezzanine d’où a chu le futur cadavre aux expéditions à Jardiland ou à Ikea, du court de tennis où il se fait humilier par Henri au week-end au bord de l’eau, où celui-là le convie en famille.
Voilà Simon confronté aux angoisses, aux suppositions, aux cauchemars, à l’encombrante, têtue et terrifiante réalité des choses.

Que faire, concrètement, avec un corps? Peut-on boire ou manger en sa présence? Comment parvenir à oublier son existence? Combien de temps faut-il pour qu’il se décompose? Faut-il ou non parler aux autorités? Que leur dire à ce propos? Simon se débat dans sa nouvelle vie, celle d’après l’apparition du cadavre qui a fait exploser tous ses repères: «Le passé en somme n’avait plus cours, il n’y avait plus qu’un présent épais, lourd, accablant…» Simon, plongé sans préparation dans l’univers du crime, se sent soudain banni du monde, «un étranger, définitivement». Il tente de se comporter comme à son habitude, mais sa solitude s’accroît, quoi qu’il fasse: «Isolement eût sans doute été un mot plus juste. Ou marginalité. Ou encore damnation. Heureusement, on était un dimanche.» Reste que, malgré la linéarité du récit et la nasse qui se referme peu à peu sur Simon, Christian Oster ouvre, discrètement, des voies secondaires, débusque, sous l’apparente normalité du reste du monde, d’autres crimes possibles. Henri ne rêve-t-il pas de voir Nicole, sa femme, se noyer? Cécile Pajol, une riche bourgeoise, ne songe-t-elle pas au suicide? Simon lui-même n’est-il pas victime d’une étrange prise d’otage? Tous sont coupables, ou personne, semble dire Christian Oster, qui se garde bien de donner le fin mot de l’histoire.

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