dictionnaire

Les personnages de la littérature populaire posent pour la postérité

D’Achab à Zorro, 120 héros populaires posent pour la postérité dans un dictionnaire qui fait la part belle au roman-feuilleton, à l’enquête policière et aux best-sellers

Genre: Essai
Qui ? Stéfanie Delestré et Hagar Desanti (sous la direction de)
Titre: Le Dictionnaire des personnages populaires de la littérature des XIXe et XXe siècles
Chez qui ? Seuil, 758 p.

«Est-il ici, serait-il là?/Les Français tremblent dès qu’il bouge./ Satan lui-même le créa,/L’insaisissable Mouron rouge»: on croyait disparu le sauveur anglais des aristos français, de même que la jolie collection Nelson dans laquelle on lisait jadis ses aventures concoctées par la ci-devant baronne Orczy, et on le découvre sujet d’une comédie musicale à Broadway! Retrouver son enfance, s’instruire en s’amusant, revisiter les classiques: c’est tout cela qu’offre ce dictionnaire d’un genre nouveau. Du capitaine Achab, pourchassant sans relâche le cachalot blanc qui lui a arraché une jambe, à Zorro, le cavalier masqué qui défend les pauvres et les opprimés, en passant par la blonde Milady, implacable séductrice au service du cardinal Richelieu, ils sont plus de 120 personnages à figurer dans ce dictionnaire.

Et même davantage, si l’on considère que certains ont une identité collective comme la famille Fenouillard, les quatre filles du docteur March ou le Club des Cinq, dont on sait qu’un des membres est le chien Dagobert. Croc-Blanc et la pouliche Flicka compris, ils sont donc trois représentants de la gent animale – sans parler des bêtes humaines et des hommes sauvages. Une quinzaine d’enfants et d’adolescents, heureusement pas tous errants et maltraités, côtoient dix-sept femmes, souvent fatales ou amoureuses, quand il ne s’agit pas de prostituées ou de demi-mondaines… Les hommes, eux, sont au mieux des aventuriers ou des représentants de la loi et de l’ordre, au pire des criminels ou des génies du mal. Car il s’agit de personnages «populaires» (c’est-à-dire «accessibles et connus du plus grand nombre aujourd’hui»), donc fortement typés, voire stéréotypés. Quant au champ historique, il va de 1819 (Ivanhoé) au milieu des années 1960, avec une notoire exception en faveur de Robinson Crusoé qui date de 1719.

Si ces personnages appartiennent généralement à des œuvres destinées au grand public comme le roman-feuilleton (Sue, Ponson du Terrail), le récit d’aventures (Dumas, Verne) ou d’espionnage (de Leblanc à Le Carré), la série policière (de Poe à Dard), et s’il y a parmi eux beaucoup de best-sellers internationaux, la vraie littérature est aussi présente, des Misérables de Victor Hugo (lequel vient en tête avec huit notices) au Voyage au bout de la nuit de Céline. Place est faite aussi à des personnages plus rares, tel l’énigmatique scribe Bartleby de Melville, en qui Jean-Christophe Bailly voit «la figure de l’absolu retrait, le héros – ou antihéros – d’une résistance à la fois opiniâtre et désarmée».

Le duo féminin à l’origine du projet, Stéfanie Delestré et Hagar Desanti, a recruté une centaine d’auteurs (romanciers, traducteurs, critiques, journalistes, universitaires…) pour rédiger le portrait d’un personnage choisi, se réservant les entrées thématiques aux nombreux renvois. Chaque notice comporte un extrait de l’œuvre, la mention de la première apparition du personnage ainsi que celle (plus ou moins systématique) de ses divers prolongements possibles à l’opéra, au ballet, au théâtre, au cinéma, à la télévision, dans la bande dessinée, etc. (mention spéciale à René de Ceccatty, qui sait tout des avatars de la Dame aux camélias).

Parmi ces couples auteur/personnage, il en est d’attendus: le biographe de Simenon Pierre Assouline est bien placé pour livrer deux tuyaux sur le commissaire Maigret, l’origine de son patronyme (celui du médecin parisien avec lequel le romancier belge débutant promenait son chien) et le prénom de sa femme, difficile à dénicher (Louise). Le Sarde Marcello Fois fait justement du Guépard de Lampedusa «le représentant absolu d’une italianité immortelle, porteuse de valeurs telles que la créativité, le sérieux, le bon goût; mais aussi porteuse d’un sentiment presque fataliste d’impuissance, de désillusion, de défaitisme». Et quel meilleur auteur pour parler de la «tannante» Zazie de Queneau que celui des Petites filles respirent le même air que nous, Paul Fournel?

Il y a des clins d’œil dans ce livre: ainsi le romancier Jean Vautrin s’est-il chargé de brosser le portrait de son homonyme balzacien (inspiré du personnage bien réel de Vidocq, pourvu lui aussi d’une notice!), qu’il décrit nageant «avec délices dans la saumure du monde gangrené de ses contemporains». Deux auteurs se sont mis dans la peau de leur personnage (Tom Sawyer, Nero Wolfe) et parlent en leur nom. D’autres manient l’ironie à leur propos (SAS), voire l’outrage: Michel Folco s’en prend ainsi avec irrévérence au génie hugolien à propos de Quasimodo et Laurent Chalumeau, qui transforme en «belle salope» la Sanseverina, traite Stendhal de fieffé hypocrite: «A chaque fois, faux derche, saint-nitouche et petit bras, l’auteur joue l’elliptique, suggère, insinue. Allusion-li, litote-là, et basta.»

A chacun ses personnages populaires, bien sûr. Etes-vous Ambre ou plutôt Scarlett, Tom Ripley ou plutôt Gatsby, Marlowe ou plutôt Smiley, Poil de Carotte ou plutôt le Grand Meaulnes? Peut-être aussi regretterez-vous l’absence, par exemple, du capitaine Fracasse, du Petit Chose, de Pinocchio ou même de notre Heidi…

Le romancier Jean Vautrin s’est chargé de brosser le portrait de son homonyme balzacien

Publicité