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Récit

Les personnages de Rose-Marie Pagnard vacillent, c’est ainsi qu’ils parviennent à avancer sur le vide

En exorcisant une blessure ancienne par le biais du conte et par la grâce d’une écriture chatoyante, la romancière jurassienne a su trouver la bonne distance et propose un livre de réconciliation

Genre: Récit
Qui ? Rose-Marie Pagnard
Titre: J’aime ce qui vacille
Chez qui ? Zoé, 224 p.

L’écriture de Rose-Marie Pagnard se déploie et chatoie, crisse et se froisse comme les tissus que, dans son atelier de tailleur, Illmar façonne pour en faire naître beauté et consolation. Illmar et Sigui, sa femme, son amoureuse, se sont perdus dans «les eaux noires du malheur». Leur fille unique, Sofia, est morte au terme d’une longue errance. Ils ne peuvent l’admettre, elle surtout. Leur chagrin est impossible à partager, ni avec les autres, ni entre eux. Ce poids les entraîne, les sépare. Lui s’est laissé pousser une dérisoire moustache de deuil.

Au sortir d’un sommeil plombé de chimie, Sigui part dans les rues dans des tenues incongrues – fourrure d’ourse, vêtements troués – pour enquêter sur la vie secrète de sa fille et lui donner, par-delà la disparition, une forme de dignité. La folie les guette, nourrie par la culpabilité et la colère.

Dans un sursaut vital, Illmar Reich, le costumier du Théâtre Royal, édifie une tour dans un tissu «d’un rouge fané, maladif, immédiatement comparé à du pavot, ce vieil ennemi increvable»: c’est de la drogue que Sofia est morte, de la «maladie du siècle dernier» et de la fascination qu’exerçait un amoureux pervers. La tour représente les sept étages de l’immeuble où ses parents ont emménagé pour y tenter de vivre. L’atelier et l’appartement du couple occupent le septième étage. Le sixième est vide (pas pour longtemps). Au cinquième vit Mme Zheng (ou est-ce un monsieur?) qui habille les cercueils de gaze et de voiles et qui décide de prendre en main le destin de Sigui. Au-dessous, Fräulein Bloed doit enfermer une mère qui a tendance à tirer des coups de carabine à travers sa fenêtre. Plus bas, la famille Saraflott – père, mère, jumelles – vit une vie d’apparence normale, ne nous y fions pas.

Car dans cet immeuble, tout tremble et vacille. Ce n’est pas la mise de la vidéaste Gloria Vinyl, au deuxième, qui atténuera cette impression. Gloria a été proche de Sofia, cette proximité inquiète et perturbe Illmar et Sigui Reich qui ne fréquentent personne, enfermés dans leur cauchemar. Au-dessus du hall aux vitraux, Mme Sandemann veille sur son fils Robert, un beau jeune homme que son délire jette de temps en temps à l’asile. L’inspiration sacrilège d’Illmar est d’inviter tous ces cabossés à un bal costumé qui marquera le solstice d’hiver. Les voisins, mais aussi les amis négligés, les musiciens du théâtre et même sa fille disparue. Une offense au malheur, un défi, une tentative de tirer Sigui des eaux noires.

Un personnage important quitte cette forteresse tous les soirs: Paulet Pitt, l’apprenti d’Illmar. Il rentre chez sa mère, autrefois cheffe des chœurs de l’opéra, aujourd’hui aveugle mais toujours l’oreille fine. Le père, un jour, a pris la porte sans retour. Elle l’attend. Paulet aussi vacille, au bord du monde dangereux qui a englouti Sofia. Son frère Julius, le brocanteur, toujours soumis au désir des autres, a la charge d’une maîtresse évanescente, des six enfants de cette femme et du chien. Ce sont eux qui squatteront le sixième étage.

Les tracés de tous ces personnages attachants, leurs récits, forment la chaîne d’un tissu aux motifs élaborés. La trame, ce sont les images, les souvenirs de Sofia, réels ou rêvés, très explicites, la progression de la maladie, ses ravages, les conduites aberrantes dictées par le manque, les séjours en asile, en hôpital, en prison, les fuites, les mensonges, les moments de grâce, les tentatives de sauvetage. Sofia, sa douceur, son charme, sa folie. Et, taraudante, la culpabilité: qu’avons-nous fait de faux?

Dans J’aime ce qui vacille, Rose-Marie Pagnard réalise un tour de force: restituer avec réalisme les souffrances passées et jamais effacées en les nimbant d’un halo de tendresse, de fantaisie aussi et de légèreté. Elle confronte le malheur des Reich aux blessures intimes des autres personnages; ce malheur n’en est pas moins présent mais plus doux, il perd en fier isolement. La fête aura lieu, à deux reprises, inattendue, différente, apaisante.

Pour autant, ce n’est pas un conte bleu ni rose qui se raconte là. C’est une histoire d’amour parée de couleurs vives, parfois criantes. Personne n’est sauvé, mais il y a une lumière nouvelle: c’est le solstice d’hiver, les jours vont grandir. Les nombreux romans et récits de la romancière ont toujours présenté cette qualité soyeuse, cette sensualité, mais ils étaient parfois alourdis de broderies et d’ornements, peut-être chargés de distraire des eaux noires.

Le temps a passé, près de vingt ans. La vérité, même parée de somptueuses étoffes, est enfin mise à nu, sans être jamais impudique. Un livre de réconciliation.

Le mercredi 20 février à 18h, Rose-Marie Pagnard fera une lecture de J’aime ce qui vacille à la Librairie du Boulevard, rue de Carouge 34, Genève. Présentation de Doris Jakubec. www.librairieduboulevard.ch

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Rose-Marie Pagnard

«J’aime ce qui vacille»

«Puis ce cœur bondissait comme un nageur hors de l’eau et se tenait farouche, plein de vaillance inutile, à l’orée d’une sombre révélation»
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