Nous voici, en ce printemps 2020, cloîtrés, assujettis au calme. Pourtant, certains chantent et volent librement: les oiseaux, dont les pépiements envahissent les silences du trafic et peuplent nos aubes citadines. «Toute personne qui tombe a des ailes», écrit la poétesse Ingeborg Bachmann, qui nous console ainsi. C’est aussi ce vers que Seham Boutata a placé en exergue de La Mélancolie du maknine, récit qui rend hommage à un bel oiseau chanteur.

«Maknine», c’est le nom algérien du chardonneret. Il figure dans le titre d’une chanson, Maknine Ezzine – «O joli chardonneret» –, que compose Mohamed el-Badji dans sa cellule de condamné à mort. Mohamed el-Badji ne sera pas exécuté, l’Algérie prendra son indépendance et la chanson, reprise par de grands chanteurs de chaâbi comme Mohamed el-Ankiss, deviendra un symbole, tout comme l’oiseau dont Seham Boutata fait le portrait.

Journaliste, documentariste, Seham Boutata a passé, enfant, une part de ses étés en Algérie, pays de son père. «Dès qu’on connaît le chant du chardonneret, on le reconnaît», assure-t-elle, évoquant son livre au téléphone. De fait, la petite Parisienne se souvient de la poussière et de l’ennui des étés algériens, mais aussi des chants d’oiseaux, et en particulier du chardonneret de son cousin – «aux ailes jaunes, aux joues rouges et aux yeux noirs», comme le dit la chanson – et dont elle était un peu jalouse. «Je confie à Coco toutes mes joies et mes peines. Quand je suis content, il est content, et quand je suis triste il l’est aussi. C’est un ami», écrit-elle, se souvenant de la passion de son cousin.

Clair et cristallin

Mais le temps des oiseaux et de l’insouciance s’est achevé brutalement avec l’avènement de la décennie sanglante qui endeuille le pays et tient à l’écart les immigrés et leurs enfants. Plus de vacances de l’autre côté de la mer, un père qui soupire devant la télévision et qui ne parle plus du pays. Mais Seham Boutata, grâce au chardonneret, aux documentaires radio qu’elle a réalisés ainsi qu’au livre qu’elle lui consacre aujourd’hui, va renouer peu à peu les fils de son histoire algérienne interrompue.

Ecouter «L’Elégance du chardonneret», le reportage de Seham Boutata diffusé dans «Le Labo» sur Espace 2

En 2013, Seham Boutata, devenue reporter, est à Alger: «Je ne connaissais pas la capitale, dit-elle. Soudain, j’ai réalisé que j’entendais beaucoup de chants d’oiseaux, dont celui du chardonneret, aisément reconnaissable par son côté clair et cristallin. On voyait des cages partout, dans les rues, dans les cours, sur les balcons et sur les marchés… Dans quelques animaleries aussi, mais peu, puisqu’en Algérie aussi, c’est un oiseau protégé.»

Espace d’intimité

Son chant, explique-t-elle, est incomparable et certains sont prêts à faire des folies pour posséder un chardonneret: «Il imite tous les oiseaux, mais il a sa voix propre. Il paraît d’ailleurs que celui de Collo ne chante pas le même chant que celui d’Alger ou de l’Oranais. Il semble que les spécialistes sont capables de dire de quelle région il vient, et même de quel secteur d’Alger. Ils prétendent que les oiseaux ont des accents, tout comme les hommes.»

Mais comment expliquer la passion qui anime les fous de chardonnerets dans La Mélancolie du maknine, où on lit que certains sont prêts à braver la loi et même à risquer la mort pour entendre l’oiseau? «Les amateurs disent que son chant s’apparente à de la méditation, c’est presque transcendant, de l’ordre du soufisme, suggère Seham Boutata. Le chant les porte au calme, à plus de sérénité, ouvre un espace d’intimité…»

Une passion qui n’est pas dénuée d’ambiguïtés. Si le chardonneret est devenu, en particulier grâce à la chanson de Mohamed el-Badji, un symbole de liberté, les amateurs ne cessent de le capturer et de le mettre en cage, au risque de le décimer tout à fait: «C’est une culture différente, avance Seham Boutata. Aujourd’hui en Europe, on voit très peu de propriétaires d’oiseaux, mais plutôt de chats ou de chiens. Ces animaux, en Algérie vivent hors de la maison. Le véritable animal domestique, c’est l’oiseau. A titre personnel, je trouve affreux d’avoir un oiseau en cage ou un poisson dans un aquarium. Mais les Algériens n’ont pas cette vision-là. Et il faut aussi savoir que les chardonnerets vivent entre 12 et 15 ans en captivité, alors qu’en liberté leur espérance de vie tourne autour de 4 ans du fait de leurs nombreux prédateurs, les chats et les rapaces notamment.»

En voie de disparition

Le chant du maknine est jalousement gardé. De nombreux enregistrements fleurissent sur la Toile, mais s’agit-il des meilleurs? «Les cassettes de chants, c’est le trésor des propriétaires d’oiseaux. Même me les faire écouter, ils avaient de la peine. Ils avaient peur qu’on leur vole leurs chants. Certains possèdent parfois ces enregistrements depuis des décennies. On dit que, dans les années 1970, le chardonneret pouvait imiter jusqu’à 12 ou 14 chants, et qu’aujourd’hui il n’en connaît plus que 4 ou 5. C’est sans doute un indicateur de la disparition des oiseaux autour de lui et d’une diversité qui se réduit comme une peau de chagrin.»

«Personne ne sait d’où surgit ton chant», dit la chanson de Mohamed el-Badji, qui sert de fil rouge à Seham Boutata pour évoquer ses origines et dérouler le fil de l’histoire algérienne. Ceux qui racontent leur chardonneret disent aussi ce que fut leur parcours jusqu’au réveil du Hirak, qui, pendant un an, de février 2019 à mars 2020, a vu défiler les Algériens dans la rue, tous les vendredis.

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«La chanson de Mohamed el-Badji est très importante, comme l’histoire du chaâbi l’est pour l’Algérie, dit Seham Boutata. J’ai compris que c’est par la musique que les Algériens expriment leurs sentiments. D’ailleurs, durant les années noires, les chanteurs étaient visés en première ligne. Un des rares autres espaces de liberté, dans le pays, ce sont les stades. Et ils se sont avérés des espaces de création musicale: ce sont les supporters de foot qui ont lancé les premières chansons, devenues depuis des hymnes du Hirak.»

Acquérir un chardonneret? Seham Boutata avoue s’être posé la question, mais elle les préfère en liberté. Quant à certains personnages de son livre, ils ouvrent les cages. Et c’est sur l’envol du Hirak que La Mélancolie du maknine déploie ses ailes.


Récit

Seham Boutata
«La Mélancolie du maknine»
Seuil
194 p.