«Pourquoi revenir aujourd’hui sur cette longue histoire de la perspective? Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à des traités d’optique médiévaux, à des problèmes d’ingénieurs de la Renaissance […], à des querelles byzantines sur des manuscrits de Platon?» Telle est la question qu’Emmanuel Alloa, professeur d’esthétique à l’Université de Fribourg, se pose à lui-même en conclusion de son ouvrage magistral Partages de la perspective. Un ouvrage qui dépasse largement le cadre d’un traité historique sur la perspective en peinture. Il y est bien plutôt question de perspectivisme, compris comme cette capacité humaine générale à changer de point de vue, dont la peinture n’est qu’une manifestation.

Tout le monde s’est vu rétorquer un jour: «C’est une question de point de vue…» C’est aujourd’hui devenu un lieu commun qui agace légitimement le philosophe: «Derrière un pluralisme de façade se cache en réalité un véritable terrorisme intellectuel, puisque, au nom de la tolérance d’autrui, on nous enjoint à cesser tout échange.» En invoquant le particularisme des goûts et des couleurs, en invoquant sans sourciller des «alternative facts» au mépris de toute prétention à la vérité, on tourne le dos à toute possibilité d’un horizon commun ou de partage des points de vue. Nietzsche en a donné la formule canonique: «Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations.» Tel serait donc le perspectivisme, relativiste par nature, devenu l’allié objectif de l’individualisme moderne.