Simon Kitson. Vichy et la chasse aux espions nazis. Autrement, coll. Mémoires, 268 p.

Les Résistants n'ont pas inventé le châtiment de la tonte pour les femmes ayant entretenu des rapports intimes avec des militaires allemands. Bien avant la Libération, les services de contre-espionnage du régime de Vichy ont ainsi puni et humilié des femmes convaincues de fournir des renseignements aux nazis!

Cette découverte n'est qu'une des surprises rapportées par Simon Kitson d'un long voyage, inédit, à travers les archives de contre-espionnage français durant la dernière guerre. Un voyage qui lui permet d'affirmer que de 1500 à 2500 espions à la solde de l'Allemagne ont été arrêtés par les agents français de juin 1940 à novembre 1942, date à partir de laquelle, suite à l'occupation totale du territoire français, les arrestations ont totalement cessé. Nombre d'entre eux ont subi la torture. Ils ont enduré de lourdes peines de prison. Certains ont été exécutés.

Veut-on nous servir le maréchal Pétain en crypto-résistant? L'ouvrage a-t-il un parfum de révisionnisme? Il a en tout cas celui du soufre, ce dont Simon Kitson, un historien britannique, est bien conscient. C'est pourquoi il prend soin, dès les premières pages, de préciser que, de manière générale, le régime de Vichy a collaboré de façon intense et abjecte. Complice actif de l'extermination des juifs, il a aussi livré des résistants et aidé au transfert des travailleurs français en Allemagne. Comme l'ont montré les travaux d'Eberhardt Jäckel et Robert Paxton, Vichy a cherché la collaboration plus activement que Berlin. Idéologiquement, le régime était très proche des nazis.

Comment expliquer dès lors cette féroce activité de contre-

espionnage à l'encontre des agents allemands, cela au mépris des dispositions de l'Armistice? Simon Kitson rappelle que le gouvernement de Vichy a toujours été soucieux de maintenir si ce n'est la réalité, du moins l'apparence de la souveraineté. Or celle-ci était bafouée par le désir des Allemands de contrôler directement, par l'espionnage, les activités des Français de la zone non occupée. Deuxième explication, sur laquelle Kitson insiste, être pro-nazi ne signifiait pas toujours être pro-allemand. Parmi les héritiers de l'Action française, le sentiment «anti-boche» restait très puissant, tout comme parmi les militaires assoiffés de revanche après trois guerres perdues. Très nombreux dans les services secrets, ils ont inspiré, probablement au-delà du souhait des politiques, une action résolument anti-allemande, à tel point que la surveillance des agents alliés et gaullistes a été totalement négligée. Entraient aussi en ligne de compte des calculs militaires: nombreux étaient ceux qui spéculaient sur une défaite de l'Allemagne face à l'Union soviétique et se préparaient à cette éventualité.

Le plus étrange, dans ce jeu, c'est l'attitude peu sourcilleuse de l'Allemagne, qui aurait pourtant pu faire cesser à tout instant ces menées hostiles des vaincus. La dure loi de l'espionnage explique en partie ce laisser-faire: une fois arrêtés, et donc «grillés», les agents ne représentaient plus aucun intérêt pour leurs commanditaires. Le fait que 80% d'entre eux aient été des Français a certainement aussi contribué à ce désintérêt. Plus fondamentalement, le contre-espionnage français devait apparaître aux Allemands comme une gesticulation en comparaison de la force redoutable de leurs services secrets. Enfin, le niveau de la collaboration offert dans d'autres domaines par Vichy était probablement jugé suffisant pour que soient tolérées, dans le contre-espionnage, des démonstrations de fierté nationale. En deux centaines de pages limpides, selon la tradition britannique, Kitson apporte une contribution importante à la compréhension du régime de Vichy et de ses illusoires rodomontades.