Peter Ackroyd emprunte à Dickenset Balzac pour raconter les destins constrastés de «Trois Frères»

Harry, Daniel et Sam naissent à Camden, banlieue pauvre de Londres, le même jour chacun, à un an d’intervalle. Les journaux saluent l’étrange coïncidence, puis la vie reprend son cours dans cette triste famille. Trois trajectoires, celles de deux ambitieux et d’un Candide, dans le Londres des années 1980

Genre: ROMAN
Qui ? Peter Ackroyd
Titre: Trois Frères
Trad. de l’anglais par Bernard Turle
Chez qui ? Philippe Rey, 286 p.

A Londres, Peter Ackroyd n’a pas encore sa statue mais il est depuis longtemps une fierté nationale. Parce que son œuvre magnifiquement éclectique reflète toutes les facettes de l’âme britannique – flegme et humour compris. Outre-Manche, on se plaît aussi à rappeler que son livre sur la cité de Dickens – Londres, la biographie, traduit chez Stock en 2003 – n’a jamais été égalé. Et l’on ajoute souvent que Peter Ackroyd a su être en toutes choses l’enfant le plus précoce du pays, lui qui, à l’âge de 5 ans, dévorait déjà les journaux et qui, trois ans plus tard, troussa sa première pièce de théâtre sur un banc de la communale avant d’affirmer haut et fort que, oui, il était gay. C’est du moins ce que prétend la rumeur, jamais démentie par celui qui est un peu l’Umberto Eco de Sa Majesté, grâce à une œuvre à la fois érudite et ludique: un cocktail de ­polars gothiques, de romans historiques aussi savants que décoiffants, de chroniques de toutes sortes et de biographies haut de gamme – Shakespeare, Blake, Thomas More, Turner, Newton, T. S. Eliot, Poe et, bientôt, Hitchcock.

Bénédictin

Couvert de lauriers, vivant en ermite dans les quartiers chics de la capitale, Peter Ackroyd dit ne rien savoir faire d’autre que travailler, avec des rituels de bénédictin. Quatre heures chaque matin dans son appartement du centre puis trois autres heures l’après-midi dans un bureau situé à proximité, du côté de Bloomsbury. «L’écriture remplit toute ma vie. Mes livres me choisissent, pas l’inverse», dit le stakhanoviste Ackroyd qui, avec Trois Frères, vient de s’offrir un bref interlude romanesque. Afin de régler quelques comptes, tout en réinventant une époque – les années 1950-1980.

Une maisonnette miteuse

Nous sommes au nord de Londres, à Camden, banlieue ouvrière où s’alignent «des rangées interminables de maisons mitoyennes en brique rouge, à un étage». Un bureau de tabac, un pub, un fish and chips, quelques camionnettes de laitiers, voilà les décors où vont grandir les trois frères Hanway, «nés à un an d’intervalle à la même heure, le même jour du même mois – pour être précis, à midi, le 8 mai».

Sally, leur mère, ne tardera pas à quitter le foyer et les laissera seuls avec un père qui les abandonne chaque soir – il est gardien de nuit à la City – et qui, pendant la journée, reste plongé dans ses lectures en espérant devenir écrivain, lui aussi. «On n’a jamais eu une vraie vie. Une vie normale. On a grandi, rien de plus», dira l’un des fils Hanway, condamné comme les deux autres «à mener sa barque seul» dans une maisonnette miteuse au coin d’une rue minable.

Du côté de Dickens

D’emblée, on sent que Peter Ackroyd louche du côté de Dickens pour camper ces paysages urbains – pauvreté et perdition – où les trois frères vont se serrer les coudes, tout au long de l’adolescence, puis se séparer au hasard des destins. Il louche aussi du côté de Balzac. Harry, l’aîné, saura très vite jouer le rôle de Rastignac. Arrogant, dévoré d’ambition, il commencera au bas de l’échelle pour finir au plus haut, quitte à vendre son âme au diable. A 16 ans, il entre comme coursier au Clairon de Camden, une gazette où il apprend ensuite à rédiger ses premiers papiers avant d’entrer – par la petite porte – au Chronicle Morning. D’abord simple échotier à la rubrique potins, il ne tardera pas à s’incruster dans les cercles politiques londoniens en quête de scoops croustillants – pages féroces – puis il finira par épouser la fille de son patron, ce qui lui vaudra le poste suprême à la direction de la rédaction, dans un bureau de nabab donnant sur la cathédrale Saint-Paul.

«Les mots ne coûtent rien et se fabriquent au mètre», professe le cynique Harry, dont Ackroyd retrace la fulgurante ascension – et la chute, on s’en doute –, avec une gourmandise balzacienne. Et c’est encore dans La Comédie humaine qu’il a puisé pour brosser le portrait du cadet, Daniel. Tout aussi machiavélique. Sa devise? «Installez-moi devant une machine à écrire, je deviens un démon», lance cet arriviste qui fera de bonnes études et, après être passé par Cambridge, deviendra l’un des critiques littéraires les plus redoutés – et les plus injustes – de la capitale.

Ce milieu, Ackroyd le connaît parfaitement et il prend un malin plaisir à dauber sur l’intellocratie londonienne des années 1980, une foire d’empoigne où complotent des cuistres à l’ego surdimensionné, entre deux cocktails.

Reste le benjamin, le très vulnérable Sam, celui qui a le plus souffert de la désertion maternelle. Tout le contraire des deux autres. C’est en Candide fragile que le dépeint Ackroyd: un garçon rêveur qui déteste toutes les formes de pouvoir et qui ne se fixera jamais, vagabondant à travers la ville à la recherche de sa mère avant de se faire embaucher par un sinistre marchand de sommeil qui soudoie le ministre du Logement pour mieux se remplir les poches.

Londres en personnage

A ces personnages, Ackroyd en ajoute un autre qu’il décrit en expert, avec ses multiples visages: Londres, la cité prisonnière de ses brumes, «une sorte d’univers carcéral où les êtres sont menottés aux murs, un labyrinthe dans lequel rares sont ceux qui parviennent à trouver leur chemin».

On ne compte plus les ouvrages où le Britannique a évoqué sa ville natale mais celui-ci reste le plus romanesque parce qu’il y met en scène trois frères qui sont autant d’archétypes littéraires. Au risque de tomber parfois dans la caricature avant que son goût pour la satire ne reprenne le dessus, avec brio.

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Peter Ackroyd

«Trois Frères»

«Ecoute-moi, demanda Sam: qu’est-ce que vous voulez être tous les deux quand vous serez grands?

– Je veux être pilote.

– Et moi détective.

– Vous savez quoi? dit Sam. Moi, je veux rien être du tout»