«C’était le paradis.» Souvent, Peter Brook dit cela, dans le grand salon patricien à Lyon où il vous reçoit. Le metteur en scène britannique, 95 ans, est entré d’un pas laineux dans la pièce. On contemple sa silhouette de cristal et on se dit qu’avec le temps, l’artiste, qui a poussé si loin ses quêtes artistiques et spirituelles, s’est déridé. Le visage s’est émacié, son regard bleu a gagné en ironie.

Cet après-midi-là, il porte un foulard constellé d’étoiles. On dirait Gandalf – mais rasé de près –, le magicien du Seigneur des anneaux. Il a arpenté le désert, l’Afrique, la Perse, l’Inde, avec sa troupe. Il a touché au feu des fureurs archaïques et il leur a donné forme à travers des spectacles où les grands conflits sont ramenés à l’essentiel: des acteurs africains, indiens, français en proie à nos démons, cernés par des coussins de veillée.

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Peter Brook est toujours ce professeur de désir, au Théâtre national populaire de Villeurbanne ce week-end encore avec Why?, spectacle pour trois acteurs formidables – au Forum Meyrin, du 3 au 5 décembre. Avec sa collaboratrice, Marie-Hélène Estienne, il ressuscite Constantin Stanislavski, Gordon Craig, le Soviétique Vsevolod Meyerhold surtout, ces figures qui ont changé la face du théâtre.

«Vous venez de Suisse? Enfant, dans les années 1930, j’ai séjourné à Montana et à Leysin, avec ma mère. J’avais une petite glande tuberculeuse, là, dans le cou. En Angleterre, ils voulaient opérer, ma mère refusait. On a trouvé un super spécialiste à Leysin. Il m’a examiné et a dit: «C’est très simple, vous allez faire quelques mois de cure de soleil.» J’enchaînais les séances sur le balcon, complètement à poil. C’était le paradis! Ce qui était merveilleux, c’est que je passais mon temps à lire, je ne faisais que ça.»

Le Temps: Imaginiez-vous déjà que vous feriez du théâtre?

Peter Brook: Oui. Ça a toujours été clair.

Pourquoi?

Mon père, à Londres, m’avait construit un théâtre de marionnettes et j’ai pu ainsi examiner toutes les possibilités de jeu, avec les gants, les fils. Et puis on m’a acheté un théâtre en carton, avec des images sur papier. Je les découpais et je créais des décors et des personnages. Pour moi, c’était le paradis.

Votre premier spectacle?

Quand j’allais au théâtre, jeune, je trouvais que tout était lourd, que le décor occupait une place écrasante. J’ai voulu essayer moi-même. J’ai trouvé une salle de 50 places, dans le quartier de Kensington à Londres. J’ai monté ma première pièce. J’ai eu envie d’aller plus loin.

Vous alternez fables dramatiques, comme récemment «The Prisoner», et montage de textes qui questionnent l’art théâtral. Cette alternance est-elle préméditée?

Pas du tout. Ça se passe ou ça ne se passe pas. Ma préoccupation, depuis toujours, c’est de ne pas m’ennuyer et de ne pas ennuyer les autres. J’ai souvent observé cela dans les salles: passé le choc d’une première image, les gens somnolent. On n’a pas le droit de les assommer. On joue pour que des spectateurs fatigués après une journée de travail soient captivés.

Quelle est votre méthode?

Cela peut être très simple. Jeune, j’ai monté Les Frères Karamazov. Le faux méchant, Smerdiakov, était caché derrière le rideau au début de la représentation. Quand je lui donnais le signal, il tirait deux coups de revolver. Le public était alors acquis. Le rideau se levait et il pouvait entrer, pistolet à la main, pour raconter son histoire.

J’ai constaté que les spectacles trop sérieux m’ennuyaient et que j’avais envie d’y ajouter un grain de sel comique. A l’inverse, si c’était trop comique, j’éprouvais le besoin d’introduire un peu de gravité

Peter Brook

Craig, Stanislavski, Meyerhold sont au cœur de «Why?». Sont-ils vos inspirateurs?

Mais non! Ce sont des collègues. Sur Meyerhold, Marie-Hélène Estienne a fait une immense recherche qui nourrit la pièce. Quand j’ai découvert sa pensée, je l’ai trouvée extraordinaire: c’était mot pour mot ce que j’aurais dit moi-même. C’est dans ce sens que je dis que c’est un collègue.

Quand avez-vous rompu avec le théâtre conventionnel?

C’est venu tôt. Au début, j’ai voulu tout essayer, j’étais ravi de monter un opéra ici, une comédie là. Je me suis fait mon goût ainsi. Et j’ai constaté que les spectacles trop sérieux m’ennuyaient et que j’avais envie d’y ajouter un grain de sel comique. A l’inverse, si c’était trop comique, j’éprouvais le besoin d’introduire un peu de gravité. Shakespeare m’offrait cela: cette alternance de drôlerie et de tragique tellement essentielle pour moi.

Dans «Why?», un acteur invite deux spectateurs à monter sur scène pour y jouer une situation. Est-ce une façon de dire que le théâtre est très simple et compliqué à la fois?

Pas du tout. Je ne suis jamais là pour donner une leçon. Il s’agit ici juste de mobiliser l’assistance. Construisons une histoire ensemble, comme dans un train en panne: ça m’est arrivé, on n’a pas le droit de descendre, alors on se raconte quelque chose pour passer le temps.

Que voulez-vous transmettre à travers «Why?»?

Meyerhold disait que le sourire et le rire devaient être partout sur scène. C’est la clé de Why?. La notion de «play» est fondamentale. Si les troupes itinérantes avaient autrefois tant de succès dans les villages, c’est qu’elles donnaient ce plaisir de jeu. Nous avons fait cette expérience récemment en prison avec The Prisoner.

Comment cela?

L’histoire de cet homme qui purge sa peine à ciel ouvert devant le mur d’un pénitencier a touché de vrais détenus, quand nous l’avons représentée devant eux. Leurs conditions de détention étaient pourtant terrifiantes. Même dans un tel cadre, il est possible par l’art de donner un goût de liberté.

Le jeu a-t-il toujours comme finalité une libération?

Absolument. Quand une représentation est réussie, il y a un silence, un instant de suspension magique avant les applaudissements. C’est le signe qu’il s’est passé quelque chose. On sent alors que le spectateur rentrera marqué par ce qu’il a vécu. De très bons acteurs disent parfois que le public était horrible. Mais nous n’avons pas à le juger! Notre métier est de l’intéresser et de l’émouvoir.

Avec «L’Homme qui» en 1993, puis «Je suis un phénomène» en 1995, vous avez fait du cerveau le sujet de votre théâtre. Pourquoi ce tournant?

Nous avions monté Le Mahâbhârata, en 1985, au Festival d’Avignon. Cette épopée indienne contient tous les aspects de notre humanité et je ne voyais pas ce que nous pourrions faire après. Je ne voulais pas me répéter. J’avais l’intuition que la dernière grande aventure humaine était la science.

Quand une représentation est réussie, il y a un silence, un instant de suspension magique avant les applaudissements

Peter Brook

Comment en êtes-vous venu au cerveau?

On a rencontré des scientifiques, des chimistes, des spécialistes de l’énergie nucléaire. Mais la déception était immense. Ce qu’ils exploraient était étonnant, mais leur vie était banale. C’est mon ami Harold Pinter qui m’a suggéré de lire L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau du neurologue américain Oliver Sacks. J’ai été fasciné par ces histoires de personnes qui avaient perdu la perception d’une partie de leur corps et qui avaient développé d’autres facultés.

Comment s’est construit le spectacle?

Nous sommes partis avec les acteurs à la rencontre d’Oliver Sacks qui nous a amenés dans les asiles. Nous y avons découvert une richesse humaine phénoménale, complètement inconnue. Mes comédiens se sont imprégnés de ces personnalités, notre recherche a commencé et nous avons trouvé une forme, un titre aussi, L’homme qui… Une façon de signifier que notre humanité ne peut pas se réduire à une définition.

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Dans votre dernier livre, «A l’écoute» (Odile Jacob), vous parlez de Nadia Boulanger, célèbre professeur de musique. Ses élèves disaient parfois après un concert: «Ce n’est pas moi qui ai joué, c’est la musique qui a joué.» Est-ce l’idéal d’interprétation?

Oui. J’ai reçu beaucoup de prix dans ma carrière. Quand je monte sur scène, je dis merci, mais sans illusion. On ne peut pas prendre ça pour soi. Quelque chose s’est passé: à un moment donné, une action était juste. On ne peut pas dire «c’est moi qui ai fait le bon choix». Non, c’est arrivé.

Pourquoi n’autorisez-vous jamais personne à assister à une répétition?

Ce que nous nous disons pendant le travail doit rester entre nous. Pendant les répétitions, je parle tout bas, tout près de mes acteurs. Surtout, je ne veux pas leur donner l’impression que je sais tout et que je leur donne des instructions. On est camarades, on se tient par la main et on continue le voyage ensemble.


Why?, Villeurbanne, TNP, jusqu’au 27 sept. www.tnp-villeurbanne.com

Forum Meyrin, du 3 au 5 déc. www.forum-meyrin.ch