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Quand Peter Brook découvrait la neurologie

«L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau» a été acclamé à sa création à Paris en 1993. «Le Nouveau Quotidien» s’était rendu aux Bouffes du Nord pour assister à la première exploration des blessures neurologiques par le metteur en scène américain

«L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau», dans «Le Nouveau Quotidien» en 1993

Quand Peter Brook découvrait la neurologie

«A peine assis au théâtre parisien des Bouffes du Nord, quelque chose intrigue: le sol. Le délicat Peter Brook nous avait habitués à osciller entre un entrelacs de tapis et un tamis de terre. Là c’est autre chose. Un peu au-dessus du sol s’élève un impeccable rectangle, lisse. On songe vite, de fait, à l’hôpital, ce que ne démentent pas les chaises et les tables blanches sans âme disposées sur ce froid plancher au bout duquel deux postes vidéo se dressent comme des gardes. Un antithéâtre en quelque sorte.

Mais que le spectacle commence. Nous reconnaissons les quatre acteurs (Maurice Bénichou, Yoshi Oïda, Sotigui Kouyaté, David Bennent) et le musicien (Mahmoud Tabrizi-Zadeh). Ils font partie du «groupe» de Brook depuis des années, on leur doit bien des merveilles. Yoshi fait passer un test à Sotigui. Aux pressions des électrodes d’opérette répondent de «vrais» réflexes qui montrent comment l’excitation du cerveau passe dans les mouvements du corps, de l’œil, de la voix. On comprend bientôt que cette scène est comme l’ouverture, le sas où le théâtre nous prend par la main et nous emmène ailleurs.

Car voici ce que l’on voit: un homme auquel on présente un stylo et qui répond le plus naturellement du monde que c’est «une ambulance mystique» et, quand on change la couleur du capuchon, dit: «c’est une ambulance mystique rouge»; un homme qui demande à voir la mer, qui la voit, l’oublie aussitôt et demande à voir la mer.

Brook nous transpose cette fois tout à côté d’ici et en même temps sur une autre planète: dans le cerveau. Ses labyrinthes, ses circonvolutions, ses accidents. Bref, son mystère.

«Je connaissais Sacks, explique ­Peter Brook. Dans son livre L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau, Sacks dit son étonnement à voir une personne souffrant de troubles neurologiques qui vit intérieurement des mythes tout en traversant des gouffres et des abîmes. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à explorer dans la neurologie…» C’est dans son image – miroir ou magnétophone – que l’homme au cerveau blessé mesure soudain l’étendue du ravage. De tels moments, de telles dépressions brutales arrivent en bourrasque dans L’homme qui, étouffant les premiers rires qui, au fil du temps, se désagrègent. Etrange soirée. On entre dans un spectacle mais d’où sort-on? D’un voyage dans le cerveau par les moyens de locomotion du théâtre. Brook, fidèle à lui-même, sous-titre son travail «recherche théâtrale». Le terme n’est pas usurpé.

«On s’était dit, continue Brook, que l’on pourrait chercher du côté de la science. Nous avons rencontré des astrophysiciens, travaillé sur Einstein, les électrons. Mais ce sont des domaines abstraits, et le théâtre ne peut pas exister autrement que dans une incarnation charnelle. Nous avons observé que si dans le domaine freudien l’expression extérieure est obligatoirement imprécise, en neurologie, au contraire, les manifestations extérieures sont très précises. Quelqu’un qui ne peut pas bouger son bras gauche ne peut pas le bouger. On est dans le concret. La rupture avec le flux normal des gestes, de la vision ou de la mémoire nous donne la possibilité de sentir directement quelque chose venant d’une zone cachée: c’est une ouverture sur ce monde. »

« Etrange soirée.On entre dansun spectacle maisd’où sort-on? »

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