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Si le théâtre de Peter Brook est adepte de la ligne claire, c’est pour mieux frapper, soulever les cœurs, mettre à nu des déchirures.
© LIONEL BONAVENTURE/AFP

Confidences

Peter Brook, l’amour du théâtre dans un chuchotement

L’artiste britannique, 93 ans, refait les chemins de sa vie dans «Du bout des lèvres», livre bref et lumineux à l’image de ses spectacles

Sur votre épaule, lecteur, Peter Brook vous parle. Lire Du bout des lèvres, son nouveau livre traduit de l’anglais par son ami le scénariste Jean-Claude Carrière, c’est entendre le chuchotement amusé et pénétrant d’un artiste pour qui la scène est l’espace d’un sortilège partagé. C’est Puck, l’esprit des bois dans Le songe d’une nuit d’été, qui tout contre votre oreille distille ses lumières. C’est le bouffon Falstaff qui philosophe, un verre de scotch à portée de lèvres, sur le métier de vivre. C’est Prospero le magicien qui, au bout du voyage, vous tend sa baguette.

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Car le charme de Du bout des lèvres tient à ce que Peter Brook, 93 ans, ne pose pas en seigneur des anneaux. Le metteur en scène britannique établi en France depuis le début des années 1970 n’a pas de doctrine, de thèse à transmettre, de testament à livrer. Il fait comme dans The Prisoner, sa dernière création, de passage il y a quelques semaines à la Maison des arts du Léman à Thonon: il touche à l’essentiel d’une plume amicale et décidée. Il réfléchit au pouvoir variable des mots, au génie des langues anglaise et française, à la grâce d’un acteur comme Paul Scofield, le plus doué, affirme-t-il, de ceux avec lesquels il a travaillé, à la puissance incomparable de son cher Shakespeare.

L’obsession du détail

Son mot fétiche? Sa métaphore fertile? «Gratte-ciel». Comment? Il compare la relation qu’on a avec une langue, un auteur, un univers poétique, à une tour. Un mot en soi est fait de strates et il appartient au bon interprète d’en exprimer toute la variété. Dans ce registre, celui de la vitesse et de l’intelligence, Madeleine Renaud, comédienne chérie de Marguerite Duras et de Samuel Beckett, était peut-être la plus virtuose. «Elle pouvait parler à la vitesse de la lumière et faire que l’individualité, l’unicité, la singularité de chaque mot fussent ressenties et comprises par tous les spectateurs, jusqu’au fin fond de la salle.» Le détail, tout est dans le détail, insiste Peter Brook.

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Tâtonner sans relâche pour que l’intuition advienne. Tel est le conseil de Peter Brook, adepte d’un espace vide – un décor réduit à un tapis indien, à un tabouret africain pour que l’accessoire n’empêche pas l’essentiel. C’est ce qu’il a fait dès les années 1970 aux Bouffes du Nord à Paris, avec ses acteurs maliens, japonais, français, indiens: il n’a cessé d’explorer les possibilités d’une idée, d’une action, d’un geste. Avec ce cap en tête: toute quête de sens est ascension et descente, élévation cosmique et retour à soi. Sur ce territoire, le sacré n’est pas un slogan touristique. Le théâtre n’est-il pas cette agora où une communauté s’éprouve soudain dans son unité, soudée par une vérité sensible?

Shakespeare, ce gratte-ciel

Dans le silence qui se fait alors sur les gradins, le rideau des routines se déchire et notre humanité, Hamlet ou Lady McBeth, est percée à jour. Voilà notre miroir. Religiosité? Non. Esotérisme? Oui, c’est-à-dire communion dans le mystère. Mais à l’unique condition que l’éther ne recouvre pas la chair, que l’esprit n’évacue pas le comique, que la vision n’emporte pas le chaudron des passions.

Le plus accompli des gratte-ciel a pour nom Shakespeare. Chacun de ses personnages, chacune de ses pièces offre cette verticalité: la cave de l’inquiétude, le rez-de-chaussée des désirs, le belvédère des grandes interrogations. Quand Paul Scofield incarne Lear, il est tous ces étages à la fois, il les hante, il les ouvre au spectateur. Il faut l’avoir entendu prononcer son fameux «Never, never, never, never, never…», souffle Peter Brook, pour comprendre. Dans chacun de ces never passent les couleurs de l’homme, de la fange à l’azur.

Le laboratoire de l’enchanteur

Peter Brook est un empiriste pour qui chaque spectacle est un laboratoire. Pendant les répétitions, il cherche la nécessité du geste, une honnêteté au diapason des pulsions déterrées, la clarté d’une parole appelée à libérer la fureur, à véhiculer des amours interdites. Car le théâtre de cet épouseur de civilisations, épris du Mahabharata – la version qu’il en offre en 1985 au Festival d’Avignon est mémorable – comme de La Conférence des oiseaux d’après le poète persan du XIIIe siècle Farid al-Din Attar, n’a rien de soyeux. S’il est adepte de la ligne claire, c’est pour mieux frapper, soulever les cœurs, mettre à nu des déchirures. Il n’y aurait alors de paix qu’en passant par les gouffres.

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Du bout des lèvres dit tout ça, entre réflexion éthico-esthétique et souvenirs. Peter Brook musarde sur les chemins de sa vie. Il jouit du couchant et se souvient que le dernier mot de La Tempête, cette pièce qui clôt la geste shakespearienne, est free. «Libre», écrit-il, «offre un gratte-ciel de sens.»

Sur votre épaule, ce créateur adulé souffle qu’il faut élargir sans cesse sa palette intérieure pour devenir, le temps d’un éclair, «ce qui nous entoure, dehors et dedans». Là-haut sur le gratte-ciel, un instant d’harmonie inouïe. Le don de Peter Brook alias Prospero.


Peter Brook, «Du bout des lèvres», Odile Jacob, 128 p.

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