Peter Brook taille un «Costume» de rêve

Moment de pur plaisir à Paris. Le seigneur des Bouffes du Nord monte un vaudeville sud-africain qui tourne en drame de la jalousie. A découvrir au Théâtre de Vidy à Lausanne en février

Le charme selon Peter Brook, bientôt 75 ans, pourrait bien être, esthétiquement parlant, dans le maigre. Dans un «presque rien», qui cache toujours un «presque tout». Dans un espace vide, qui appelle le passage de la vie, avec ses voyageurs, les acteurs. Le Costume, actuellement à l'affiche des Bouffes du Nord à Paris, avant Lausanne en février, enchante précisément parce qu'il est tout cela à la fois: un jeu sans trappes ni esbroufe, souple et efficace dans sa coupe, drôle comme un vilain potin et tragique comme un malentendu amoureux sur fond de détresse politique.

Trois fois rien. Un tapis rectangulaire pour délimiter l'aire de jeu – une constante dans le travail du metteur en scène anglais –, quatre chaises en bois, un mauvais lit de fer avec une couverture à grandes fleurs, et surtout une penderie de fortune, avec complets et chapeaux, habillent à peine la scène. L'auteur de L'espace vide se contente, fidèle à lui-même, de l'essentiel pour prêter vie au Costume, pièce signée à quatre mains par les Sud-Africains Barney Simon et Mothobi Mutloatse, d'après un récit de leur compatriote Can Themba (voir ci-contre).

L'entame est tout aussi simple. C'est un conte qui commence par: «Il était une fois…». Sotigui Kouyate, fidèle de Brook, est le griot de l'affaire et semble sorti d'une nuit de déluge, avec son Burberry's à la Humphrey Bogart sur les épaules. Un, deux et trois, et voilà Sophiatown à l'ouest de Johannesburg, «ville merveilleuse», dit le conteur, où s'agglutinaient les Noirs au temps de l'apartheid. On est dans les années soixante, Matilda (Marianne Jean-Baptiste) et Philemon (Bakary Sangare) semblent filer le parfait amour dans leur maison, malgré les chiottes qu'on se partage à trente. Le bonheur donc… Sur le plateau, le griot s'est éclipsé, pendant que Bakary Sangare et Marianne Jean-Baptiste se sont glissés sous la couverture, pour une dispute matinale chipie et tendre. Un baiser marital après, un autre (Marco Prince) rejoindra la belle sous ses beaux draps, tandis que le mari trime au loin. Trois coups de sang plus tard, le cocu qui connaît son malheur obligera l'infidèle à servir son amant ou plutôt ce qu'il en reste après sa fuite: son costume.

De ce Costume drôlement réversible – Cupidon pour le recto, les démons de la jalousie pour le verso – on dira qu'il a la simplicité d'une sitcom, la brièveté d'une dramatique télévisée (une heure dix à peine) et l'âme que le théâtre devrait toujours avoir. Cette pureté de ligne a son principe directeur, qu'on appellera «va-et-vient». L'esthétique de Brook n'est ici que voyage entre le passé du drame et le présent du conte, entre les acteurs – lorsqu'ils s'emparent de la troisième personne pour raconter le destin de leurs personnages – et leurs rôles, entre le temps du bonheur, qu'un blues collant et tendre ressuscite, et celui du deuil, pris en charge et sublimé par l'illusion théâtrale.

Cet aller-retour permanent fonde d'ailleurs une bonne part de l'esthétique de Peter Brook: comme dans L'Homme qui (d'après L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau du neurologue américain Oliver Sacks) le seigneur des Bouffes du Nord expose le théâtre au danger grisant de la nudité, histoire d'indiquer ses limites, les zones de hors-jeu, pour mieux jouer de son pouvoir – d'enchantement partagé – et inviter le public à foncer dans les brèches ainsi ouvertes. Il faut ici citer ce moment de raffinement enfantin, lorsque Marianne Jean-Baptiste s'abandonne à son fantôme d'amour. Seule sur sa chaise de pénitente, elle glisse son bras, à deux doigts du délice, dans la manche du costume de son amant, et voilà que sa main, qui n'est plus la sienne mais celle de l'aimé, caresse sa joue. C'est un instant de tendresse divin, un étourdissement démoniaque, avant le retour au réel, lorsque le mari signe l'arrêt de mort de cet amour spectral.

Ce Costume s'offre alors pour ce qu'il est: non pas seulement la trace palpable d'une tragédie intime, mais le symbole même du théâtre, de ce geste qui consiste à se glisser dans le costume d'un autre, pour mieux changer de peau. Comme pour rappeler en somme que tout habit est un corps en puissance ou une fiction en sommeil. Aux Bouffes du Nord, on joue donc beaucoup, comme toujours chez Brook, avec l'invisible, cet invisible que les acteurs meublent, suscitant ici un décor de fête, là une partie de lave-vaisselle conjugale déprimante à souhait. En mettant bout à bout ces fragments d'absence, on obtient le plus beau des résultats: une présence.

Le Costume. Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, jusqu'au 29 janvier, tél. 0033/146 07 34 50. Puis Lausanne, Théâtre de Vidy, du 3 au 20 février.

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