Montreux Jazz

Peter Doherty ou l’homme qui tombe

Hier héros romantique et tête brûlée au sein des Libertines, l’Anglais se révèle d’une année à l’autre en loser pop magnifique. Portrait d’une idole cramée, avant son retour à Montreux ce jeudi

Vous cherchiez une histoire triste? C’est ici. Celle d’un garçon en roue libre, pas mauvais songwriter, mais sans être génial pour autant, et qui, sans que l’on comprenne exactement comment, devient en l’espace d’une poignée de concerts pyromanes et d’un album bourrin plié avec trois gus ordinaires une icône générationnelle. C’était il y a précisément quinze ans. Depuis, à force de dope, d’imbécillités et de coups d’éclats nazes relayés par les tabloïds, Peter Doherty apparaît en caricature dispensable, en inutile singe de foire. Et c’est bien connu: à force d’agir n’importe comment, on devient soi-même n’importe quoi…

C’était en 2005 ou 2006, on ne sait plus. On venait d’assister au Bataclan de Paris à une démonstration de ce que la pop peut proposer de pire. Un chanteur titubant, les yeux rougis, montant sur scène avec deux heures de retard, ne s’excusant même pas, et usinant finalement sans conviction avec ses Babyshambles, groupe de bal déguisé sous des airs de punks paillards. Puis, malgré la consternation des fans qui voulaient croire à l’authenticité de ce cirque débraillé, revenant pour un rappel brouillon beugler «Fuck Forever» avant de briser un micro pour point final – parce qu’il faut bien leur coller à tous l’illusion du Grand soir, pas vrai? Un instant plus tard, alors que des jeunes filles émoustillées n’en revenaient toujours pas d’avoir vu Doherty «en vrai», on découvrait le bonhomme juché, pâle, à une fenêtre des loges donnant sur rue, occupé à jeter mécaniquement ses colliers à des fans transis massés sur le trottoir et qui, comme possédés, gueulaient tout ce qu’ils pouvaient «Pete», «Pete»…

Rimbaud pop

Dix ans plus tard? L’Anglais ne fait plus le plein, ou alors avec difficulté. En tout cas pas en Grande-Bretagne où, autrefois consacré Rimbaud pop, il appartient maintenant définitivement au passé, n’intéressant pas plus les kids qui le tiennent au mieux pour un ringard, que les ex-fans des Libertines qu’il a fini par lasser, à force de pitreries et manquements impardonnables. Quant aux médias auxquels Doherty servait copieusement autrefois une soupe à scandale par laquelle il assit indiscutablement sa popularité, eux aussi ont laissé tomber, préférant concentrer à présent leur harcèlement sur d’autres blaireaux saisonniers. On exagère? A voir. La vérité, c’est qu’on s’en veut toujours sacrément de s’être laissé autrefois duper, ayant cru voir un instant chez ce type aux talents limités un peu de l’avenir de la pop. Un énième supposé récipiendaire des «super-pouvoirs» du rock qu’avaient notamment autrefois incarnés The Jam ou The Clash: liberté, urgence, férocité. Las: rien de tout ça chez l’intéressé.

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De Peter Albert Daniell Doherty, pour l’état civil, on conservera quoi, alors? Up The Bracket (2002), premier album instable, mordant, sacrément excitant des Libertines, comète punk-rock fondée avec Carl Bârat et qui, deux ans après avoir connu un succès international que les gars s’avéraient tragiquement incapables de gérer, se prenait un mur de plein fouet, publiant contraints un autre disque malade, drogué, poignant comme un enterrement en douce (The Libertines, 2004). Après? Après «rien», si l’on ne parle ici strictement que de musique. Soit la fondation et l’abandon des poussifs Babyshambles noyés dans les opiacés, des escapades solos qu’il est poliment permis d’ignorer (Grace/Wastelands, 2009; Hamburg Demonstrations, 2016) et la réunion des Libertines pour l’argent, avec disque balourd (Anthems for Doomed Youth, 2015) et tournée lessivée à la clé.

Rejet des règles

Bizarre. Avec un tel bilan, un artiste à ce point défaillant devrait avoir depuis longtemps été remisé au rayon des archives avariées du rock. Mais non. Le dandy carbonisé continue vaille que vaille de tourner, trainant ses guitares, chapeaux et airs d’oiseau mouillé sur les scènes d’Europe pour des concerts parfois à ce point bâclés que leurs organisateurs éprouvent quelques fois le besoin de publiquement s’excuser. Alors pourquoi le programmer? Parce que certains s’obstinent à encore voir en Doherty ce qu’il a autrefois accidentellement incarné: une spontanéité rafraichissante et un rejet supposé des règles communément admises dans le «music business».

En clair: quelque chose comme un messie rock, un vagabond céleste, le grain de poussière jeté dans la machine… Balivernes. Etalant ses frasques camées comme sa romance tapageuse avec le top Kate Moss dans la presse britannique, on regardait bientôt, consterné, ce jeune homme hier supposé libre s’accrocher désespérément, comme n’importe quel couillon issu d’un programme de télé réalité en somme, à la célébrité. Voilà: c’était finalement là, et possiblement depuis le départ, tout son projet… Une ambition dans laquelle l’écriture de chansons plus ou moins senties n’avait jamais valu pour absolue nécessité. Plutôt, pour alibi ou outil bon marché destiné à nourrir une renommée aujourd’hui cruellement endommagée. Bref: une fois de plus, on s’est fait avoir. Et à nouveau, Peter Doherty joue à Montreux cette année…


Peter Doherty en concert, Montreux Jazz Lab, jeudi 6 juillet à 20h, avec Tash Sultana et LP.

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