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série télévisée

Peter Falk, une dernière chose

L’acteur de Columbo est décédé jeudi. Jouant sur les tableaux du cinéma indépendant et de l’industrie TV, il a façonné un personnage unique

«Vu que votre ami Peter Falk parle comme un gamin des rues et s’habille comme un plouc, l’aspect ordinaire du lieutenant m’allait comme un gant». Ainsi Peter Falk décrivait dans ses mémoires (Juste une dernière chose, éd. Michel Lafon) sa construction du personnage de Columbo, qui le rendra célèbre au-delà de tout ce qu’il avait imaginé. Deux milliards de téléspectateurs cumulés, selon les estimations. Une reconnaissance «que Dieu ne destine à aucun homme», écrivait-il encore.

Peter Falk est décédé le jeudi 23 juin à l’âge de 83 ans, a indiqué vendredi un membre de la famille. Conclusion d’un triste chapitre final pour l’acteur, né d’une famille modeste de New York. Atteint de la maladie d’Alzheimer, ses dernières années auront été marquées par la bataille de l’une de ses filles adoptives réclamant une tutelle, ainsi que par des instants de démence dans les rues de Beverly Hills volés par des vautours à téléphone portable et immédiatement déversés sur Youtube.

Ayant tâté de la scène à l’école, Peter Falk avait mené à terme des études d’administration publique avant de retrouver le plaisir des planches. Sous l’œil sceptique de son père, qui le voyait déjà «peinturluré» à vie. La TV lui sert de rampe de lancement, dans la collection de fictions Robert Montgomery présente. Il atteint vite les studios de cinéma sous des houlettes de prestige, Nicholas Ray (La Forêt interdite, en 1958), puis Frank Capra. Toute sa carrière oscillera dès lors entre le cinéma, par des échappées fugaces mais significatives, et la TV.

Il apparaît ainsi dans un chapitre d’Alfred Hitchcock présente. En 1968, il est retenu pour un projet dont personne ne donne cher : l’adaptation d’une pièce de Richard Levinson et William Link, jeunes auteurs qui veulent à tout prix écrire pour la TV, et qui ont conçu une intrigue criminelle dans laquelle le meurtrier est connu d’emblée. Inculpé de meurtre (Prescription: Murder) tente d’imposer le personnage du lieutenant Columbo. C’est un succès, mais qui semble pourtant rester sans suite. Deux ans plus tard, Peter Falk se place devant la caméra de son ami John Cassavetes, début d’une collaboration fertile. Sur grand écran, il apparaîtra aussi, entre autres, dans Les Ailes du désir, de Wim Wenders, en 1987.

L’acteur fut pourtant, et sera, Columbo. Rançon pour un homme mort (Ransom for a Dead Man), qui est désormais considéré comme un deuxième pilote (en fait, l’amorce de la collection) est tourné en 1971. Durant les années 1970, entre six et huit téléfilms sont fabriqués chaque année.

La formule de Richard Levinson et William Link fonctionne à plein, appliquée par des auteurs qui savent doser les principaux éléments du cocktail : l’introduction, c’est-à-dire le meurtre, séquence devant comporter la faille qui perdra l’assassin ; la mise en place des prémices déterminantes de l’investigation ; puis, le jeu du chat et de la souris. Le chat, Columbo, étant un faux benêt, harcelant le coupable et usant de sa célèbre mais invisible épouse comme prétexte à maintes discussions orientées. En outre, la mécanique Columbo repose pour une bonne part sur les vedettes invitées, dont la liste se révèle impressionnante. Citons notamment John Cassavetes (comme de juste), Robert Conrad, Faye Dunaway, Jamie Lee Curtis, Janet Leigh, Patrick McGoohan (grand ami de Peter Falk), Patrick Macnee, Vera Miles, Leonard Nimoy, William Shatner ou encore Martin Sheen. Peter Falk aimait raconter ce qu’il avait apporté d’emblée à son personnage ; le caractère vestimentairement «plouc», comme cité plus haut, ainsi que l’imper («une intuition»), la distraction, mais surtout, le souci presque maladif de la précision. Au reste, une certaine tonalité sociale est donnée dès les premiers chapitres. Les crapules dont Columbo déjoue les stratagèmes relèvent des hautes sphères californiennes. Les auteurs n’épargnent aucun milieu, de la psy huppée à l’armée en passant par le gros businessman. Il s’agit là d’un ressort classique du genre policier. Mais la saga Columbo s’illustre par un certain sens de la mise en abyme du milieu dont elle est elle-même issue. Plusieurs épisodes mettent en scène un assassin du monde du divertissement. Cette particularité est vite apparue – dès Le Livre témoin (Murder by the Book, 1972), récit de la rivalité fatale entre deux écrivains, dont on peut aussi relever qu’il a été écrit par Steven Bochco (qui créera notamment Hills Street Blues en 1981, puis NYPD Blue en 1993), et réalisé par Steven Spielberg.

Columbo s’arrête en 1978, avant de revenir en 1989. La deuxième époque, jusqu’en 2003, divise les amateurs. La qualité des histoires devient inégale, même si quelques morceaux de bravoure sont proposés, ainsi du malicieux L’Enterrement de Madame Columbo (Rest in Peace, Mrs. Columbo). En 1990, Criminologie appliquée (Columbo Goes to College), bien que fort mal réalisé, sonne comme un quasi-passage de témoin, le lieutenant faisant face à deux petits génies de l’art du crime. Qu’il déjoue, il va sans dire.

Cette aventure télévisuelle s’achève avec Columbo mène la danse (Columbo Likes the Nightlife) – que TF1 a diffusé sous le titre Columbo et le monde de la nuit –, en 2003. Une clôture qui ne donne pas la mesure de ce qui précède. Au fil des années, les auteurs, devenus paresseux, privilégiaient une mise en scène toujours plus anecdotique du personnage central, privé d’un vis-à-vis digne de son nom. Columbo compte 69 épisodes.

Dans le carcan télévisuel, Peter Falk a dû se battre pour obtenir le droit de réaliser un épisode de Columbo (en 1972). En 1993, il en écrit un. Il est peu à peu monté en puissance au niveau de la production, jusqu’au statut de producteur exécutif dès 1991, ce qui indique qu’il n’est pas étranger à la personnalisation excessive de la saga.

Qu’importe. Le gamin des rues de New York, ami des intellectuels, aura réussi à maîtriser l’un des rares arts de la TV: bâtir, puis faire perdurer une figure amicale et complice, inusable et toujours aimable, au moyen de tics et de tactiques. Dilettante au cinéma, nonchalant en TV, le comédien a porté haut une industrie plus habile à broyer qu’à magnifier ses acteurs, lorsqu’ils tentent de jouer de leur personne, au sens littéral. Malgré les habituelles tensions de ce milieu, Peter Falk a façonné son Columbo, et l’a poussé jusqu’au seuil de rupture. Le reste appartient à sa fin de vie – privée. Il concluait ainsi ses mémoires : «Vous êtes des amours de m’avoir suivi jusqu’au bout.»

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