Jusqu'où ira-t-il? Presque quotidiennement, Peter Handke s'exprime dans la presse internationale à propos de la guerre en Yougoslavie, trouvant à chaque fois des formules plus extrémistes et des comparaisons plus odieuses pour soutenir les Serbes contre l'Occident. Dernièrement, il est probablement arrivé au pire – brisant l'ultime tabou. Le 15 mai, il a en effet osé déclarer à la Süddeutsche Zeitung: «L'OTAN est désormais parvenue à un nouvel Auschwitz. A l'époque, il s'agissait de robinets de gaz et d'exécutions d'une balle dans la nuque, aujourd'hui, ce sont des computers killers à 5000 mètres d'altitude.» Il conclut: «Etre proserbe représente pour moi une distinction honorifique.»

Au magazine américain News, il a affirmé: «Les antiserbes sont aussi mauvais et insupportables pour moi que les antisémites à leur pire époque.» Auparavant, il avait déjà écrit dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung que le peuple serbe est celui qui, après le peuple juif, a le plus souffert au XXe siècle (Le Temps du 20 mars 1999). Et il avait affirmé à la télévision d'Etat yougoslave qu'il se rendrait en Serbie si l'OTAN s'avisait de bombarder. Depuis, Peter Handke s'est rendu à Belgrade, mais pas au Kosovo.

Chaud débat à Vienne

Si le monde intellectuel et médiatique polémique largement autour des déclarations intempestives de l'écrivain autrichien de mère slovène, le débat est particulièrement chaud à Vienne. Cela non seulement parce qu'on est dans le pays natal du dramaturge – qui habite dans les environs de Paris –, mais surtout parce que c'est dans cette ville que sera créée le 9 juin prochain – avant Belgrade – sa dernière pièce: Die Fahrt im Einbaum oder das Stück zum Film vom Krieg (Le Voyage en pirogue ou la pièce du film sur la guerre).

L'action se situe quelque part dans les Balkans, dix ans après la fin de la guerre, et met en scène un cinéaste américain et un cinéaste espagnol qui veulent tourner un film sur la guerre. Pour cela, ils convoquent de possibles acteurs: un historien, trois journalistes, un guide. A leurs voix s'opposent celles d'un Grec, d'un détenu, d'un humanitaire muet (sic) et d'autres personnages largement symboliques. Les répétitions, qui se déroulent au Burgtheater, sont tumultueuses: certains comédiens ont démissionné. Dans le milieu intellectuel, la future création est au centre de toutes les discussions, la question récurrente étant: ira-t-on ou pas à la première?

Dans l'hebdomadaire viennois Format, on peut même lire une lettre ouverte signée par l'ex-compagne de Peter Handke. Marie Colbin y traite l'écrivain d'«idéologue du fascisme balkanique moderne» et affirme avoir été battue par un être qui a toujours été violent: «J'entends encore ma tête claquer sur le sol de pierre, écrit-elle. Je sens encore la chaussure de montagne dans le bas-ventre et le poing dans le visage.»

«Un auteur mort»

Dans la même édition, le Suisse Robert Hunger-Bühler, qui interprète le rôle du cinéaste espagnol, dit qu'il préfère considérer Handke comme un «auteur mort» afin de s'éviter des crises de colère. Le metteur en scène Claus Peymann déclare avec précaution dans Novo, autre revue viennoise: «Nous enregistrons avec effroi la brutalité de la guerre et nous essayons en même temps de réfléchir à l'art, au théâtre, à la guerre et à la politique dans un discours scénique.»

Lorsque nous rencontrons l'écrivaine Elfriede Jelinek, le sujet tombe évidemment sur le tapis: «Personne n'a le droit d'utiliser le mot «Auschwitz», nous dit-elle. Je n'arrive plus à comprendre les déclarations de Handke. Cela dit, je le trouve très fort, dans sa pièce, lorsqu'il transmet son désespoir par rapport à la guerre, à la perte d'une Yougoslavie unie, pays qu'il connaît bien. Cela se gâte lorsqu'il se laisse aller à des phrases viscérales, à son ressentiment. Mais j'irai à l'une des représentations.»

Quant à l'Autrichien Reinhard Palm, qui sera directeur du Schauspielhaus Zürich dès septembre, il tente une explication culturelle: «Je crois que le problème actuel de Peter Handke tient à son rapport aux Habsbourg. Comme l'a démontré l'auteur triestin Claudio Magris, plusieurs écrivains autrichiens de l'après-guerre éprouvent une sensation de perte par rapport à la grandeur des Habsbourg. Cette mélancolie – ou dépression – autrichienne d'avoir abouti à un petit pays détermine pour beaucoup la littérature actuelle.

Un effet de la nostalgie

Cela explique la nostalgie de Handke d'une Yougoslavie unie, nostalgie qui le mène à soutenir Belgrade. Par ailleurs, il a une attitude infantile envers la presse. Il est choqué lorsqu'on l'attaque et se sent obligé de contre-attaquer. Cela dit, j'ai lu sa dernière pièce et je la trouve bonne. Il démontre la difficulté des médias à pouvoir témoigner de la guerre, à trouver la vérité.»

C'est bien là le problème: toute la démonstration de Peter Handke vise à vouloir convaincre lecteurs et spectateurs que l'Occident vit dans une grande illusion. Qu'en réalité, personne ne sait ce qui se passe sur le sol de l'ex-Yougoslavie prise au sens large. Cette mise en doute tend à nier la tragédie, le génocide perpétré par l'armée et les milices serbes. En cela, elle est proche des thèses révisionnistes, alors que Peter Handke en appelle à l'Holocauste pour placer la Serbie en victime de l'Occident… Mais il n'en est plus à un paradoxe près!

«Die Fahrt im Einbaum oder das Stück zum Film vom Krieg», pièce de Peter Handke, mise en scène par Claus Peymann, Burgtheater Wien; première le 9 juin, tél. 0043/ 1/ 51 444 – 2218.

La pièce est publiée chez Suhrkamp. Le 29 mai, Peter Handke publiera dans la «Süddeutsche Zeitung» un récit de ses derniers voyages en Serbie.