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Peter Hook: «Ce bouquin m’a servi de thérapie. J’avais fini par penser que New Order, c’était de la merde, surtout vu comment ça s’est terminé. Mais en fait, quelle extraordinaire réussite!»
© William Ellis

Musique

Peter Hook, capitaine crochets

Le légendaire bassiste de New Order publie «Substance», pavé de 700 pages qui raconte l’intérieur du groupe le plus dansant de l’histoire. Un éclairage essentiel avec coups bas, foule d’anecdotes et du rire en barre à chaque page

New Order est un miracle qui n’aurait jamais dû exister. Parce qu’impossible, a priori, de survivre à la fin de Joy Division, ses deux albums post-punk habités par une basse nerveuse et la présence mystique de son chanteur. Ian Curtis, sa poésie, ses danses désarticulées à contretemps, ses crises d’épilepsie, aussi, si terrifiantes qu’elles finirent par le pousser au suicide le 18 mai 1980. Et pourtant, les trois autres membres du groupe allaient poursuivre leur route en changeant tout ou presque. Le nom, la voix, et même le style, pour pondre cinq albums dance-rock parfaits entre 1981 et 1989.

Nés sur des cendres qu’ils n’ont jamais vraiment pris soin de balayer, les New Order auraient même pu devenir des monstres de stades. On veut dire: le plus grand groupe du monde, «plus célèbres que ces connards d’Irlandais», selon le bon mot de leur manageur Rob Gretton, en référence à U2. Grâce à leur inimitable mélange d’électronique et de rock, donc, mais aussi un sens de la mélodie imparable, avec comme étendard «Blue Monday» (1983), le maxi 45 tours le plus vendu de l’histoire. Ne plus pouvoir exister, puis devenir immense: une contradiction, une de plus, de celles qui ont fait l’histoire d’un groupe déchiré par un «je t’aime moi non plus» permanent entre ses deux leaders. D’un côté, le chanteur Bernard Sumner, de l’autre, le bassiste Peter Hook, qui lâche toute sa vérité – et pas mal de sa rancœur – dans un réjouissant pavé.

Energie de la jeunesse

Grand lecteur de biographies, «Hooky» se dit souvent frustré par ce qu’il y trouve: «J’espère toujours tomber sur plein de détails et d’anecdotes, mais c’est rarement le cas. Mon livre, c’est d’abord celui que j’aurais eu envie de lire.» Il y écrit comme il parle, pour un rythme impeccable habillé d’une mauvaise foi totalement assumée. Il n’y épargne personne, surtout pas lui-même, très conscient de son côté brut, parfois un peu scato, à se traiter de plouc ou de «blaireau de Salford» – la banlieue populaire de Manchester, surnommée Dirty Old Town.

On rit énormément, on insiste, et on aurait pu même rire davantage: la première version pointait à 1200 pages, pour finalement s’échouer à un peu plus de 750. Comment fait-on pour couper autant, d’ailleurs? «Facile, on donne le manuscrit aux avocats avant publication, et à chaque «ouch!», on enlève des passages pour éviter les soucis juridiques.»

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Ce bouquin m’a servi de thérapie. J’avais fini par penser que New Order, c’était de la merde, surtout vu comment ça s’est terminé. Mais en fait, quelle extraordinaire réussite!

C’est ce qu’il racontait mi-septembre, à Paris. Venu défendre sa prose, Peter Hook se la jouait cabotin juste comme il faut, avec ses petites postures et sa voix de vieil aristo londonien. Sans nier la grande importance de son travail de mémoire: «Ce bouquin m’a servi de thérapie. J’avais fini par penser que New Order, c’était de la merde, surtout vu comment ça s’est terminé. Mais en fait, quelle extraordinaire réussite! On a carrément inventé un genre de musique.»

Beau joueur, il se donne le mauvais rôle dans cette affaire: «Moi, j’étais le vieux dinosaure qui voulait juste jouer. Les autres étaient obsédés par le matériel, obstinés dans leurs recherches, et ils ont réussi à créer ce son. La leçon de tout ça, c’est que rien ne vaut la stupidité de la jeunesse. On croit encore qu’on peut changer le monde à 20 ans. Aujourd’hui, à plus de 60 ans, je sais bien que ce n’est pas possible. Mais l’énergie et l’ignorance de la jeunesse ont provoqué ça.»

Monstre de travail

Peter Hook ne censure rien. Sa consommation de drogues et d’alcool, ses attitudes irresponsables, à se demander comment il a pu tenir aussi longtemps – et comment les autres ont réussi à le supporter. Il rappelle aussi qu’au-delà des clichés rock’n’roll, New Order était un monstre de travail, de recherche et d’obstination. Un groupe d’une authenticité totale, refusant tous les play-back des télés pour mieux jouer en live. Le risque: massacrer certaines versions et passer pour des baltringues, quand les réglages étaient pourris ou leurs arrivées tardives et éméchées – une constante dans l’ouvrage.

La récompense: pondre parfois des chefs-d’œuvre d’énergie en une prise et toiser les autres groupes vedettes de l’époque, tels U2, Depeche Mode ou Orchestral Manœuvres In The Dark, gênés devant le courage des Mancuniens alors qu’eux se contentaient de se trémousser sur des bandes enregistrées. «Pourquoi? Parce qu’on était cinglés. Non, correction: parce qu’on tenait à rester fidèles à nous-mêmes.»

Le fil rouge de l’ouvrage reste bien sûr sa relation compliquée avec Bernard Sumner. Amis d’enfance, les deux hommes ont fini par se détester avec les années. «Son mode de survie, c’est d’être centré sur lui-même. A bord du Titanic, il aurait porté une robe et n’aurait pas hésité à te piétiner pour pouvoir s’enfuir sur un bateau de secours», jure Peter Hook. Qui reconnaît, sans se forcer, le rôle de leader dans la composition des chansons et le courage qu’il a fallu à son camarade pour chanter après Ian Curtis.

Ses coups de griffe, parfois vachards, transpirent tous une forme de tendresse. De fait, les forces de l’invisible resteront probablement plus fortes que tout: «On est ensemble pour toujours, et on le restera après notre mort. J’ai joué à Birmingham l’autre soir, il était avec moi. Et je suis sûr que je suis avec lui quand il joue quelque part.» Il se montre en revanche nettement moins doux avec Gillian Gilbert (clavier), régulièrement ramenée à son statut de (médiocre) instrumentiste sans aucune influence sur les compositions, sinon les fausses notes sur scène.

Péchés à exorciser

Toujours à Paris, Peter Hook naviguait entre tristesse et espoir. Lui jurait avoir été viré du groupe, quand ses camarades estimaient qu’il était parti de lui-même. «Etre exclu, c’est l’un des pires sentiments qui soient. Souvenez-vous quand ça vous arrivait dans les bacs à sable… Et bien, on dirait que les groupes ne sortent jamais des bacs à sable. On n’a plus aucune relation aujourd’hui, peut-être qu’on est tous en train d’attendre un signe de l’autre.»

Le signe, minuscule, est venu le 20 septembre, avec l’annonce d’un accord officiel entre Peter Hook et les autres membres de New Order. Le procès en cours, bâti sur de sombres histoires de droits d’auteur et de merchandising, est enfin terminé. Sans regrets apparents: «On était tous tellement cons que même si c’était à refaire, on ne changerait probablement rien.»

Aujourd’hui aminci, totalement sobre depuis plus de dix ans, Peter Hook passe son temps en salle de musculation pour soulager un dos massacré par son jeu de basse si particulier. La fin de son ouvrage ressemble d’ailleurs à une confession choc sur son alcoolisme et ses autres addictions. Il répète, encore et encore, à quel point il a pu se comporter comme un «gros con». Il lui a été du coup demandé si Substance avait été une façon de se purifier. Il a souri, une fois de plus: «Quand on voit la taille du livre, je devais avoir beaucoup de péchés à exorciser.»


Peter Hook, «Substance. New Order vu de l’intérieur», Le Mot Et Le Reste, 761 pages.


«Manchester Music City», la bible

Peter Hook a déjà commis deux ouvrages avant Substance: Unknow Pleasures, Joy Division vu de l’intérieur, et L’Hacienda, la meilleure façon de couler un club. Réfléchissant à voix haute au thème de son prochain essai, lors de son passage à Paris, il a finalement lâché: «Peut-être un livre qui recenserait toute l’histoire musicale de Manchester.» Pas la peine qu’il se donne tout ce mal: il existe déjà. En tout cas en ce qui concerne le siècle dernier. John Robb, chanteur du groupe The Membranes devenu journaliste, s’est amusé à interviewer tout ce que la ville comptait de figures pop-rock-punk.

Son indéniable charisme et son statut de «membre de la famille» lui ont ouvert toutes les portes: les frères Gallagher (Oasis), Ian Brown (The Stone Roses), Shaun Ryder (Happy Mondays) et tous les autres. Même Morrissey (The Smiths), d’ordinaire si discret, s’est laissé aller à quelques confidences. Plutôt que d’écrire une encyclopédie laborieuse, Robb a décidé de tout compiler en une suite de verbatims qui s’enchaînent merveilleusement. Des témoignages de première main, pour une histoire fabuleuse de la ville la plus importante de l’histoire, avec Liverpool. Ph. C.


John Robb, «Manchester Music City 1976-1996», Rivages Rouge, 624 pages.

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