Il lui aura fallu près de trente ans pour digérer son expérience de cocaïnomane en chute libre. Longtemps, Peter Kaldheim a abandonné l’idée d’écrire un livre sur son histoire. La voix, la forme et la couleur n’y étaient pas. Mais «la seule chose dans ma vie que le vent idiot n’avait pas balayée au loin: ma confiance tenace dans le pouvoir des mots». Encouragé par un éditeur reconnu et par les écrivains Don DeLillo, Donald Ray Pollock et Jay McInerney, l’ex-clochard se lance donc tardivement dans l’aventure et publie son livre en 2019 aux Etats-Unis, à 70 ans, sous forme, finalement, d’une autobiographie.

«Pour résumer, ma vie n’avait rien de reluisant et relevait plutôt de la survie, et de cela je ne pouvais blâmer que moi-même et mes acolytes: l’alcool, la cocaïne, et une propension bien ancrée à ce que mon vieux prof de philosophie grecque appellerait l’acrasie – cette faiblesse de caractère qui vous pousse à agir contre votre intérêt. Si le grec n’est pas votre truc, appelons ça Idiot Wind, le vent idiot, comme Bob Dylan […]. Pendant plus de dix ans son souffle a déchiqueté ma vie», résume Peter Kaldheim au début de ses Mémoires.

Un «vent idiot» doublé du «vent mauvais» de Verlaine: à 37 ans, après dix années de dépendance à l’alcool et à la drogue, un séjour en prison, un divorce et le décès de sa deuxième épouse, le diplômé de la prestigieuse Université de Dartmouth et ex-éditeur chez Harcourt s’en va. Au plus mal, ayant touché le fond, recherché par son dealer de coke, sans un sou, il quitte sa ville chérie de New York et se jette littéralement sur les routes.

L’Amérique de tout en bas

Nous sommes en 1987 et commence alors une traversée de l’Amérique de tout en bas, au ras du bitume (en bus Greyhound, en auto-stop, à pied) et des voies ferrées (trains marchandises), sous les ponts, sur les bancs publics, dans les parcs et les foyers pour sans-abri. Peter Kaldheim galère mais ne perd pas le sens de l’humour. «Il était plus difficile de faire du stop au Mississippi que de se livrer à l’analyse grammaticale d’une phrase de William Faulkner.»

Une vie d’errance de plusieurs mois et près de 8000 kilomètres à travers une vingtaine d’Etats, de la côte Est à la côte Ouest en passant par le Sud. Ce vagabond, qui fouille dans les poubelles, dort en plein air et vend son sang dans des centres pour se faire un peu d’argent, prendra des notes tout au long de son périple, gardant en tête le conseil de son oncle: «Si tes notes sont bonnes, l’histoire se racontera toute seule.» Et c’est le cas d’Idiot Wind, récit et portrait fulgurant d’une Amérique des vies minuscules, écrasée par la misère, la pauvreté et l’abandon.

Peter Kaldheim «savoure les petits détails» avec une honnêteté, une humilité et une humanité émouvantes, sans jamais se la raconter ni pleurnicher. Il renoue petit à petit avec le monde, redécouvre l’empathie, la loyauté et la charité. «La fraternité des gens de la route: on donne quand on peut, et on prend quand on peut pas.»

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De Kerouac à Bukowski

Le vent tourne. Alors que la générosité fuse entre chauffeurs, voyageurs et laissés-pour compte, un optimisme infuse chez ce troubadour cultivé. Relégué au sous-sol des inégalités abyssales des années Reagan, il s’accroche d’ailleurs aux clochards célestes que sont Jack Kerouac (Sur la route), George Orwell (Dans la dèche à Paris et à Londres), Fred Exley (Le Dernier Stade de la soif) ou Ken Kesey (Vol au-dessus d’un nid de coucou). Il les lit ou les relit lors d’intrusions salutaires dans des bibliothèques publiques, en compagnie aussi d’Ernest Hemingway, Malcolm Lowry, Charles Bukowski, Knut Hamsun et Saul Bellow. Ensemble, ils réussiront à faire dévier le vent idiot et trouver les chemins de la rédemption.

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Le déclic a lieu à Portland, où il noue une amitié qui le guidera dans le large éventail des services sociaux de cette ville de l’Oregon: bons d’alimentation, foyers pour SDF, aides au logement et à l’emploi. C’est le passage du livre le plus détaillé et l’immersion la plus saisissante. En quelques mois, Peter Kaldheim redémarre sa vie et décroche un emploi d’aide-cuisinier dans le parc national de Yellowstone. Deux ans plus tard, il devient chef cuisinier. Aujourd’hui retraité, il vit à Long Island, où il organise des excursions de pêche. Le vent idiot a fini par s’essouffler.

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Récit

Peter Kaldheim
«Idiot Wind»
Traduit par Séverine Weiss
Delcourt Littérature, 416 p.