Musique

Peter Milton Walsh: «En Europe, le public est plus réceptif»

Le songwriter australien était en concert jeudi soir à Lausanne avec The Apartments, le groupe qu’il a fondé voici quarante ans à Brisbane. Rencontre avec un musicien dont les chansons provoquent d’indicibles et bouleversantes émotions

Trente-deux ans après sa première venue, Peter Milton Walsh a retrouvé Lausanne pour le deuxième concert suisse de l’histoire de The Apartments, le groupe qu’il a fondé il y a quarante ans aux antipodes, à Brisbane, Australie. A quelques heures de son concert de jeudi soir au Bourg, on retrouve le musicien dans un café du centre-ville. L’écouter évoquer Dylan ou Sinatra, comme son admiration pour les grands songwriters de la musique populaire américaine, tel Jimmy Webb, est un délice.

En 2015, dix-huit ans après Apart, Peter Milton Walsh revenait nous bouleverser avec No Song, No Spell, No Madrigal, sixième album original, publié grâce à une opération de financement participatif par la structure française Microcultures. Lorsque l’Australien revient sur ce disque en hommage à l’un de ses fils, tragiquement décédé en 1999 avant ses 4 ans, il est submergé par l’émotion.

Lorsqu’on lui dit que sa musique provoque justement chez ceux qui l’écoutent d’indicibles émotions, il explique simplement que c’est peut-être dû au fait qu’il écrit toujours «en réponse à quelque chose, à une situation. Je n’ai toujours pas véritablement compris comment j’y arrivais, car sinon j’aurais mis au point des règles. Mais cela part souvent d’un sentiment.»

Le Temps: Votre deuxième album, «Drift», a reçu en 1992 un incroyable accueil critique en France, contribuant fortement à vous faire connaître en Europe. Dans le même temps, votre premier enregistrement, «The Evening Visits… and Stays for Years», sorti en 1985, était qualifié de disque culte, alors qu’en Australie vous restiez relativement inconnu…

Peter Milton Walsh: Je n’ai jamais véritablement envisagé de faire carrière en Australie, où la scène musicale était alors très étroite. C’était difficile de jouer de la musique calme, car là-bas, il y avait une véritable culture de la boisson. Si vous jouez assez fort pour que les gens qui picolent et se hurlent dessus vous entendent, alors ça va. Mais moi, je ne voulais pas faire ça, j’aime jouer doucement, je ne voulais pas me forcer à faire autre chose juste pour rentrer dans le moule.

C’est aujourd’hui plus facile, car la boisson est en Australie moins intimement liée à la musique live. Mais en Europe, le public est plus réceptif, il s’intéresse d’abord à la musique et n’a pas besoin de se mettre sur le toit pour l’apprécier. Mais dans le fond, je n’ai pas de véritable explication quant à mon accueil en Europe, et j’aime qu’il y ait là autour un bienveillant mystère.

Vous avez démarré votre carrière en Australie à la fin des années 1970, et avez même fait un temps partie des Go-Betweens, à une époque où tant à Londres qu’à New York la vague punk emportait tout. Y avait-il la même effervescence à Brisbane?

Oui, et la scène de Brisbane a été profondément bouleversée par l’arrivée de The Saints. Mais à un moment donné, ils ont dû quitter Brisbane, car ils ne pouvaient pas y rester et prétendre jouer ailleurs. Ils ont signé avec un label anglais et se sont installés à Londres. Quand j’ai rencontré les Go-Betweens, ils étaient organisés et disciplinés, je n’arrivais pas à le croire. Ils avaient des slogans à donner aux journalistes pour les décrire, des photos, des communiqués de presse. S’inspirant des Saints, ils sont allés à Londres.

Mon groupe, The Apartments, était à l’opposé complètement chaotique. A cette époque, Orange Juice et Edwyn Collins quittaient de leur côté Glasgow pour Londres, où tout se passait, alors que plus tard les Smiths ou New Order n’ont pas eu besoin de partir de Manchester. En Australie aussi, ça a changé. Les gens peuvent rester à Brisbane ou Sydney, et quand même conquérir le monde. Mon fils a une amie talentueuse qui chante sous le nom d’Odette; elle vit à Sydney mais sa musique est disponible partout via Spotify; son premier single a été écouté quatre millions de fois en un mois, elle n’a que 20 ans et se produit en Europe. Quand j’avais 20 ans, c’était impossible. A la fin des années 1970, on devait partir.

Lire aussi: L’Australie, terre rock

Tous les albums des Apartments ne sont, eux, pas disponibles sur Spotify; et en Europe, vous collaborez avec le petit label indépendant Microcultures. Vous êtes dans un sens old fashion…

Je suis old school, comme la scène indie le fut à une époque. Avec Microcultures, ce qui s’est passé, c’est que j’avais cet album prêt à être enregistré, No Song, No Spell, No Madrigal. Je pensais le sortir, et que ce serait la dernière chose que je ferais. Car je devais le publier. Pour moi, cette collection était un moyen d’honorer mon fils; j’avais écrit ces chansons, et si personne ne pouvait les écouter, il n’y aurait pas de souvenirs de la vie de mon fils.

Les chansons de «No Song, No Spell, No Madrigal» sont en effet extrêmement personnelles et intimes. Etait-ce difficile au début de les jouer face à un public ne connaissant pas forcément la tragédie que vous aviez vécue?

J’ai un jour dit à un ami très proche que je n’avais pas le droit de faire ça; pourquoi ma vie continuait alors que celle de mon fils s’était arrêtée? Et il m’a répondu qu’il fallait que je le fasse, car c’est ce que je suis. C’est un homme très sage, adorable, et je l’ai écouté. Et c’est ce que je fais depuis: j’essaie d’aller de l’autre côté de quelque chose, je ne sais pas trop quoi. Ce n’est peut-être pas une très bonne explication, mais voilà.

Vous dites que vous ne choisissez pas les chansons, que ce sont les chansons qui vous choisissent. Vous attendez qu’une idée surgisse et à partir de là vous élaborez un morceau?

C’est exactement ça! J’aimerais pouvoir être un songwriter plus discipliné, mais j’ai encore une chance de changer, qui sait… J’ai toujours admiré des gens comme Burt Bacharach et Hal David, qui pouvaient s’enfermer dans une salle du Brill Building – à une époque où il y avait des songwriters qui composaient des hits pour les autres – et étaient capables en une journée de composer un morceau pouvant émouvoir toutes les personnes possédant un cœur. Nick Cave a un bureau: il y va pour 9 heures et il le quitte à 17 heures. Le peintre américain Chuck Close a dit, lui, que si vous attendez l’inspiration, vous ne travaillez pas. Eh bien, disons que cela fait un moment que je suis au chômage.

Publicité