Genre: Roman
Qui ? Péter Nádas
Titre: Histoires parallèles
Traduit du hongrois par Marc Martin en collaboration avec Sophie Aude
Chez qui ? Plon, 1136 p.

Attention, chef-d’œuvre! Le mot, trop galvaudé, s’impose pour une fois devant le tour de force de Péter Nádas. Histoires parallèles emporte le lecteur dans un courant de plus de mille pages serrées, où des dizaines de personnages traversent presque un siècle d’histoire de la Hongrie. Ce roman vient clore une trilogie commencée avec La Fin d’un roman de famille (1991) et Le Livre des mémoires (1998). «Il m’est indifférent de commencer d’un côté ou de l’autre, car en tout cas, je reviendrai sur mes pas», avertit Parménide en exergue. Et, en effet, le récit suit un tracé circulaire, qui sinue dans le temps, selon un tracé minutieux et égarant. Berlin, Noël 1989: un joggeur matinal découvre un homme mort sur un banc. Il faudra attendre presque mille pages de cercles excentriques pour revoir l’inspecteur de police et le jeune homme névrosé qui s’accuse du crime. Une traversée éprouvante, passionnante, troublante.

De chapitre en chapitre, Péter Nádas change d’époque sans crier gare, passe du «il» au «je», fait se croiser les destins sur cinq périodes clés d’un destin national peu glorieux: les années vingt, la collaboration active avec l’Allemagne nazie pendant la guerre jusqu’à la déportation des Juifs, l’écrasement de la révolution de 1956 contre la dictature communiste, un jour clé de Fête nationale en 1961, dans le climat de trahison, de peur et d’exaspération des tensions. Et l’effondrement du système stalinien en 1989. Le récent succès des nationalistes aux élections jette un éclairage particulièrement inquiétant sur une histoire toujours prête à se répéter. Un siècle d’atrocités, vu de l’intérieur, à travers des destins qui se côtoient et s’éloignent, resurgissent dans des positions différentes, dans un tissu d’une complexité qui laisse pantois et émerveillé.

Histoires parallèles mène de Budapest vers la campagne, le long du Danube et de la Tisza, en articulant les unes aux autres les destinées de quelques familles – aristocrates, bourgeois, prolétaires, Juifs, minorités issues des peuples des Balkans, Tziganes – prises dans une tempête qui prend les individus, les soulève et les emporte pour les rejeter, brisés, dans une confusion des affects, des désirs, des volontés. Un livre comme un grand corps malade où les corps exsudent, dans un combat sans répit, une guerre de tous contre tous. Il en émane des odeurs – miasmes, parfums, déjections, sanies, pourriture – et des bruits – pets, rots, hurlements de plaisir et de douleur, grincements des machines, fracas des combats. La sexualité – homo et hétérosexuelle – dans son animalité la plus nue y est décrite sur des dizaines de pages d’une précision éprouvante, avec toute sa force de transgression des barrières sociales. Le culte du phallus qui règne dans les sociétés occidentales paternalistes depuis les Grecs et les Romains est montré dans son exaspération, au moment où il se craquelle et perd sa suprématie. Ce livre monstre, noir, n’est nullement dépressif, porté par une énergie qui emporte, parfois plus loin même qu’on le souhaiterait, dans son exploration du fonctionnement de la bête humaine. Un document, une expérience sensorielle, une traversée de la nuit, éclairée toutefois vers la fin par une lumière d’apaisement qui transcende les destinées individuelles.