scène

Peter Pan ou l’éloge de l’ombre

Christian Duchange adapte l’œuvre de James Matthew Barrie sur la scène d’Am Stram Gram, à Genève. Un enchantement

«Quand on grandit, on désapprend à voler.» La hantise de Peter Pan nourrit l’énergie éperdue qui est la sienne pour demeurer sur sa terre d’élection, Neverland ou le pays imaginaire. Pour le héros de James Matthew Barrie, grandir équivaut à trahir. Sévère, son credo sonne comme un avertissement, pour les plus jeunes, et une remise en question, pour les plus grands. Christian Duchange invite à écouter cet appel en créant une version savamment orchestrée de l’œuvre de l’écrivain écossais. Sur la scène d’Am Stram Gram, à Genève, les mères tremblent, conscientes du danger qui guette. Et nos ailes frémissent à la vue de ces enfants qui vivent leurs rêves à corps perdu.

Quel beau préambule pour capter l’attention flottante des spectateurs qui s’ébrouent encore sur leur siège. Des voix enregistrées résonnent, et on se reconnaît forcément dans l’une d’elles. Autant de témoignages ou suppositions, en guise de réponse à une question: «Qu’est-ce que grandir?» Enfants et adultes se confient avec un accent de vérité touchant. La question nous concerne à tout âge, rappel salutaire.

Ne pas oublier, se souvenir de ce qui nous tient debout, vivant, vibrant. Le metteur en scène français fait le pari d’un jeu immédiat et sans cesse renouvelé pour se remémorer. Ainsi, seuls quatre comédiens incarnent Peter, Wendy, la fée Clochette, le capitaine Crochet, les garçons perdus, les pirates et les parents. Endossant plusieurs rôles, ils rappellent cette capacité propre aux enfants de se glisser dans les habits de tel héros avant de lui en préférer un autre, ou de se donner soi-même la réplique.

Et pour donner de l’élan au jeu, Alice Duchange, qui signe la scénographie, a mis en place au centre du plateau une scène circulaire qui tourne sur elle-même, à bon escient. Le dispositif, simple comme un jeu d’enfant, est conçu comme un marchepied vers l’imaginaire, vers ce pays – ici une île – où tout est possible. Là, vont se déployer les épisodes fameux du récit – dont les empoignades avec l’ennemi juré de Peter Pan, ou les actes de bravoure sur la lagune aux sirènes.

Sur cette scène de théâtre où les enfants sont rois, Christian Duchange célèbre son art avec conviction. On rit de bon cœur quand Crochet cède aux sirènes d’un jeu télévisé. Les promesses de la petite lucarne brident avec méthode nos élans les plus téméraires!

En bondissant hors de cette aire de jeu dépouillée mais ô combien habitée, d’autres séquences peuvent voir le jour. Comme cette scène savoureuse, où la facétieuse Clochette se livre à un numéro de charme pour conquérir son auditoire. Ou quand Wendy, devenue adulte, se souvient de son échappée belle et de la promesse de Peter de revenir la chercher, jamais honorée.

Ce Peter Pan possède cette beauté: il s’adresse à notre part nocturne. Rien de prémâché ici. Comme souvent au Théâtre Am Stram Gram depuis que Fabrice Melquiot en a pris la direction, le spectacle invite le public à jouer, à renouer en somme avec le bric-à-brac des greniers d’antan. Un vaisseau miniature sur une scène pentue et c’est Peter Pan qui revient comme l’écume: «Personne ne fera de moi un homme!»

Peter Pan, Am Stram Gram à Genève, jusqu’au 1er décembre; loc. 022 735 79 24. 1h20. Dès 9 ans.

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