Il ne cherche pas le beau et aux peintres qu’il aime il préfère ceux qu’il abhorre. Peter Saul reconnaît lui-même être quelqu’un de négatif, qui vilipende plus qu’il n’admire – mais il le fait avec une telle verve, tant de joyeuse férocité, qu’on lui pardonne ses coups de gueule.

L’exposition de la Fondation Salomon à Alex, près d’Annecy, réunit une quarantaine de toiles des vingt dernières années. L’artiste américain trouve son inspiration dans l’histoire de l’art, en particulier la peinture du XIXe siècle, parce qu’elle «raconte des histoires», mais aussi le surréalisme, en la personne de Salvador Dali flanqué de ses montres molles, le cubisme, dont un tableau atteste qu’il n’est «pas mort», et le pop art, ses gros plans et ses coloris à la limite du bon goût.

De Bush à la Joconde

Satirique et caricaturale, l’œuvre de Peter Saul, qui est né en 1934 à San Francisco, est également politique: Bush junior en fait les frais, au moment de la guerre d’Irak, tandis qu’une série de toiles s’intéressent aux hommes et aux femmes d’affaires, au pouvoir de l’argent, au sexe.

Les formes débordantes, associées aux couleurs qui se percutent, des jaunes et des violets, des verts et des tons orangés, bousculent à ce point la lecture que l’artiste, qui se réfère à la bande dessinée, s’est mis à inclure des mots, des légendes. Le tout dans un style tantôt pointilliste, de manière à citer une autre école picturale, tantôt léché, à la façon du surréalisme et du pop art, dont l’artiste se réclame tout en s’en éloignant, par esprit d’indépendance.

Dans tous les cas, Peter Saul ne prend guère de précautions, au contraire cherche à choquer – ce qui lui a valu d’être longtemps rejeté dans son pays. Déjà souvent parodiée, La Joconde est ici particulièrement mise à mal: dans les trois versions qu’il en a données, le peintre la montre les yeux exorbités et la bouche débordant de vomi: illustration de l’utilisation excessive de cette figure emblématique de la Renaissance par la publicité et les mass media, au sein de la société de consommation.

La Vénus de Cabanel ou Napoléon franchissant les Alpes, par Jacques-Louis David, ne sont guère mieux traités, de même que Le Radeau de la Méduse selon Géricault: les déformations et l’humour noir, dans l’esprit du cartoon, contribuent à révéler les coulisses de tout événement, qu’il soit mythologique, historique ou politique.

Jésus, Marie et le diable

Plus légères, les incursions de Mickey Mouse, ou d’objets quotidiens tels que des téléphones, des horloges et autres éléments de «natures mortes», dévoilent une fois encore les dessous de la société de consommation et associent plaisir et angoisse. L’exposition culmine dans la dernière salle, qui réunit une trilogie de sujets religieux ou pseudo-religieux. En abordant le thème de la religion, Peter Saul ne laisse bien entendu pas son esprit caustique au vestiaire. Ce qui n’empêche pas ses versions de Dieu, Jésus et Marie, ou du diable lui-même, présenté comme le grand gagnant, ou encore du Jugement dernier, de faire réfléchir, voire de remuer au plus profond. Tant la force des symboles est forte, et les aspirations à la transcendance constitutives de l’âme humaine.

En 1956, Peter Saul, qu’un film diffusé dans l’espace d’exposition donne à voir et entendre, en «éternel adolescent» très sûr de ses idées et de son art, quitte les Etats-Unis pour l’Europe. Il s’installera à Paris, où il aura le temps d’influencer les jeunes peintres de la figuration narrative, avant de retourner dans son pays en 1964.

Loin de l’esthétisme et du purisme des partisans d’une abstraction radicale, l’œuvre obstinée de l’artiste californien, qui à l’âge de 78 ans continue de travailler assidûment, décortique avec intelligence les mécanismes de la société américaine et pointe les dangers du mondialisme, en combinant subtilement imagerie populaire et culture savante. Le tout en couleurs, et quelles ­couleurs!

Peter Saul. Fondation Salomon Art contemporain (rte du Château 191, Alex/Annecy, France, tél. 0033 450 02 87 52). Me-di 14-19h. Jusqu’au 11 novembre

L’artiste cherche à choquer, ce qui lui a valu d’être longtemps rejeté dans son pays