L'orage tant désiré s'est levé durant la pause, provoquant, sous le portique de l'Eglise des Jésuites, une bousculade agitée. Chacun y cherche refuge abrité et tous oublient qu'une pause au milieu d'un cycle de lieder est plutôt inhabituelle. Peter Schreier vient de chanter onze des vingt Lieder du cycle Die schöne Müllerin quand il annonce dix minutes d'arrêt. Le ténor allemand, qui fête aujourd'hui ses 64 ans, devait s'interrompre une douzaine de minutes après la reprise, souffrant et meurtri.

Durant la première partie, il dévoile pourtant au public du Festival Tibor Varga toute la virtuosité et la souplesse d'une voix marquée par l'âge et la sagesse. M. Schreier, assis aux côtés du guitariste Konrad Ragossnig, présente une Meunière charmante. La ligne pure, imperturbablement tissée à travers les poèmes fantasmatiques de Wilhelm Müller, la conviction affichée d'un homme qui reste un des meilleurs interprètes de Lieder et le grain chaud et régulier d'une voix patinée, tout portait à faire de cette soirée un événement marquant dans l'histoire de l'interprétation du Lied schubertien. Le choix de la guitare, instrument très populaire du temps de Schubert, comme accompagnement, est un exercice difficile. Puisant aux sources du Volkslied la force populaire d'une interprétation sans puissance ni ambitus, toujours piano et naturel, assis et souriant, le ténor allemand décline un jeu parfait de sensibilité.

A son retour, Peter Schreier a perdu son sourire et sa voix a changé. Peut-être réalise-t-il la coïncidence entre son état et celui du poète quand il attaque les premières mesures de Pause. Un frisson le traverse lorsqu'il chante «Ich kann nicht mehr singen, mein Herz ist zu voll», sa voix alors devient rauque et se brise par instants. Vraisemblablement surpris par cette soudaine faiblesse, il s'interrompt au milieu de Der Jäger, se lève et s'excuse de ne pouvoir continuer le récital. Le public, touché par l'abandon d'un homme réputé pour son endurance, applaudit à tout rompre, debout, comme pour offrir au maître la preuve indiscutable de son admiration et de son soutien.

Mais l'inquiétude principale reste de savoir si M. Schreier chantera l'Evangéliste de La Passion qu'il devrait diriger ce soir à la cathédrale de Sion. Dans ses derniers concerts et enregistrements, en chantant et dirigeant à la fois, il a réussi à démontrer que l'Evangéliste donne l'impulsion rythmique aux Passions de Bach. Il serait dommage que ce concept ne puisse être présenté au public du festival.