Qui était Peter Sellers? Sans doute l'un des plus grands comédiens du monde, puisque Stanley Kubrick l'a dit. Difficile de ne pas croire le cinéaste sur parole: l'acteur était simplement génial en Humbert Humbert dans Lolita (1962) et dans cinq rôles clés de Docteur Folamour (1964). Au-delà? Un génie comique, sans aucun doute, surtout devant la caméra de Blake Edwards et ces rôles inoubliables, dans La Party (1968) et toute la série des Panthère rose où il incarna l'inspecteur Clouseau.

Qui était Peter Sellers? Prenons un dictionnaire de cinéma. Dans ces cas-là, c'est toujours le Jean Tulard de la collection Bouquins qui tombe sous la main: «Sellers, Peter. Acteur et réalisateur anglais, 1925-1980…» Tulard poursuit et commet beaucoup d'erreurs de fait.

C'est compréhensible: il aurait fallu des années de recherche pour venir à bout de Peter Sellers, de l'homme derrière le jeu. Le travail de Roger Lewis, par exemple: une biographie publiée en 1994 et intitulée The Life and Death of Peter Sellers. Freddy DeMann, l'un des managers de Madonna, découvre le pavé que les héritiers Sellers conspuent et lance l'idée d'en faire un film où apparaîtrait la notion avancée par Lewis: Sellers aurait été en proie à des troubles, voire à une maladie mentale. Ses excès de cruauté, ses crises de colère, son comportement névrosé, son attirance pour la scatologie, sa mythomanie compulsive trouveraient là une explication vertigineuse: et si, au-delà des personnages qu'il interpréta, il n'y avait personne, pas de personnalité? Et s'il avait empoigné chaque rôle pour éloigner sa peur d'être, tout bonnement, vide? La théorie de Lewis se vérifie à tel point dans les faits et les témoignages que le scénario d'un film est très vite achevé.

Les chaînes HBO, aux Etats-Unis, et BBC, en Grande-Bretagne, s'allient pour en faire un film de cinéma. Le script atterrit sur le bureau du réalisateur Stephen Hopkins. Et quand Hopkins s'en mêle… Ils en savent quelque chose les accoudoirs de nos fauteuils, lacérés par nos ongles, auréolés par nos paumes moites: le style révolutionnaire de la série 24 Heures chrono, c'est Stephen Hopkins, solide artisan hollywoodien, qui l'a fourbi. Sous son impulsion déterminante, le visage de Peter Sellers prend donc une nouvelle forme aux yeux de millions de cinéphiles. Au point que son Life and Death of Peter Sellers, revenu bredouille de la dernière compétition cannoise, est un film que les admirateurs inconditionnels de Sellers, ceux qui croient tout savoir, détesteront à la première vision. Avant de l'adorer à la deuxième, d'en admirer la richesse, la virtuosité, le culot dans un genre, le biopic (biographic picture) où les flonflons sont ordinairement de mise. Ainsi que les idées fortes, telle celle qui mène le film: lorsque le récit de sa vie ne lui convient pas, Peter Sellers (interprété par Geoffrey Rush, troublant de mimétisme) interrompt son déroulement et embellit la réalité en se tournant vers la caméra, assumant soudain, déguisement à l'appui, les rôles de la première de ses quatre épouses, de sa mère manipulatrice, de son père trop effacé, de Stanley Kubrick ou de Blake Edwards. The Life and Death of Peter Sellers a, en quelque sorte, été construit comme le film que Peter Sellers aurait fait sur sa vie.

Ce film dans le film dans le film, contrôlé par les mensonges incessants et l'autisme émotionnel du personnage principal, est une réponse formelle audacieuse à l'obsession qui agita Peter Sellers: prétendre que tout va bien quand tout va mal. Qu'il continue à vivre auprès de sa maman à l'époque, en 1957, où il rencontre pourtant la gloire dans toute la Grande-Bretagne avec une émission de radio diffusée par la BBC, le Goon Show. Qu'il déverse une colère injuste et égoïste sur ses enfants. Qu'il croie, parvenu au sommet, que Sophia Loren est amoureuse de lui. Ou qu'il confie son destin au douteux Maurice Woodruff (Stephen Fry), la Madame Irma des stars de l'époque, un voyant en vérité manipulé par les studios qui le paient pour inciter Sellers à tourner dans tel ou tel film.

Cette longue relation de confiance aveugle avec Woodruff vaut par hasard à l'acteur l'épisode le plus heureux de sa vie. Chargé d'orienter son client vers le prochain film du réalisateur Blake Edwards (John Lithgow), Woodruff commet une erreur: il annonce à Sellers qu'il doit absolument se fier à une personne dont les initiales sont B. E. Dans les jours qui suivent, Peter Sellers, lisant la presse, découvre qu'une jeune vedette en devenir vient de débarquer à Londres: Britt Ekland. B.E.! Trois semaines plus tard, il l'épouse.

Michael Sellers, le fils, a fait pression sur la production pour édulcorer le film de Stephen Hopkins. Britt Ekland, également, a demandé à retirer les allusions à la scatologie (reste une scène marquante). Malgré les concessions, The Life and Death of Peter Sellers reste à la hauteur de son sujet, Peter Sellers, dont le génie et les vertiges méritaient de susciter des émotions inédites dans le cadre d'une biographie: le dégoût, la pitié et la tristesse. Difficile à avaler quand on aime un artiste à ce point.

Moi, Peter Sellers (The Life and Death of Peter Sellers), de Stephen Hopkins (Etats-Unis, 2004), avec Geoffrey Rush, Charlize Theron. Dès mercredi sur les écrans romands.