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Peter Sloterdijk, philosopher par temps cyniques           

Peter Sloterdijk décrypte les convulsions de notre époque. Une époque qui, selon le philosophe allemand, a cédé à une «vague d’obscurantisme cynique». Son essai a la vertu de faire voir ce qui se joue au-delà de toute prétention à la vérité

Sans doute en va-t-il des grands philosophes comme des grands peintres: on les reconnaît à leur capacité de nous faire voir l’ordinaire comme on ne l’avait jamais vu auparavant. L’allemand Peter Sloterdijk (né en 1947) est de ceux-là. Dans un petit livre réunissant cinq articles parus ces dernières années dans la presse allemande, il jauge l’air du temps, décrit ses cycles météorologiques et interprète ses convulsions: «S’il fallait caractériser d’une seule phrase l’atmosphère mentale du début du XXIe siècle, en Occident comme dans «le reste du monde», ce serait forcément: l’imposture est devenue l’esprit du monde.»

Tel est le motif central de l’article qui ouvre le livre, consacré aux formes que prend le cynisme aujourd’hui, qu’on pourrait définir comme le refus des masques idéalistes dont se parait la vérité. Pour l’expliquer, Sloterdijk prend les choses de très haut, mais il aboutit à un diagnostic d’époque, identifiant quatre facteurs qui aujourd’hui «vont de pair avec des mutations profondes dans les relations entre domination et mensonge»: la percée des réseaux sociaux, le basculement dans la désignation de l’ennemi international (du communisme soviétique au terrorisme), la réaction contre le politiquement correct, et la pression migratoire. Trump en est comme le précipité.

Crainte de la contagion

Sans chercher outre mesure de solution à cette inflation de cynisme, Sloterdijk, qui semble encore timidement se situer parmi «les amis de la vérité», craint toutefois que «la vague d’obscurantisme cynique qui vient surtout actuellement de Russie et de quelques pays musulmans emporte avec elle l’Occident et «le reste du monde».

Son texte de nature plus autobiographique (autobiographie intellectuelle et politique, s’entend), s’il brille par son intelligence rétrospective, ne dépasse guère non plus le stade du diagnostic: «Le projet européen est au bord de la désagrégation, le projet américain à la limite de la dépression. Les deux décadences renvoient l’une à l’autre.» Si la conclusion dessine vaguement un projet cosmopolitique, on sent bien que l’intention de Sloterdijk n’est ni thérapeutique, ni moralisante. Elle est d’éclairer, de faire voir, de faire voir autrement, ce qu’il fait avec une prose agile, nourrie de formules souvent saisissantes (remarquablement traduites, notons-le, par Olivier Mannoni). Il conclut lui-même sur cette forme d’aveu: «L’attitude la plus adéquate du théoricien pourrait toutefois être celle de l’humoriste» – une forme trivialisée des Lumières désormais enfouies.

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Comme la peinture, la philosophie se pratique de moult manières. Il n’y a pas la bonne et la mauvaise, la majeure et la mineure. Elle se caractérise par la pluralité de ses voix, qui est la pluralité de ses voies. Celle qu’emprunte Sloterdijk est inspirante, parfois déroutante, inventive et dessillante. Il la pratique non en faiseur de système, mais en décrypteur de hiéroglyphes; non en détenteur de vérité, mais en essayiste – en essayiste qui sait penser grand.


Essai
Peter Sloterdijk
Réflexes primitifs
Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni
Payot, 172 p.

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