Rencontre

Peter Stamm, le faux banal

Avec son dernier roman, «L’Un l’autre», Peter Stamm revient dans la région de son enfance, en Thurgovie, pour raconter l’histoire d’une disparition. Rencontre avec un auteur discret qui répond souvent à «l’appel de la forêt»

Un thé menthe et deux cigarettes. De passage à Lausanne, Peter Stamm parle de son dernier roman traduit en français, L’un l’autre. L’histoire d’un père de famille, Thomas, qui décide un soir de disparaître. Il s’enfonce dans la forêt, dort dans une caravane inoccupée… Bientôt, il poursuivra son échappée vers la montagne. Astrid, sa femme, signale sa disparition à la police. Mais on ne peut empêcher un adulte libre et responsable de regagner l’anonymat et de ne plus donner de nouvelles, si c’est son choix…

Sans laisser de trace

A trois cents mètres de la maison de Peter Stamm, à Heiligberg, près de Winterthour, se trouve une vaste forêt. La veille, avec ses deux enfants de 10 et 14 ans, l’écrivain a préféré se promener en ville. «La forêt, c’est trop isolé pour eux. Alors on a traversé Zurich à pieds. Ils ont mangé le premier Big Mac de leur vie. Ils voulaient essayer. Heureusement, ils ont été déçus (sourire).» Peter Stamm lui, a commandé un Cheeseburger, guère plus convaincant.

La forêt, il la garde pour ses sorties en solitaire. «Lorsque je marche, j’arrive à m’oublier un peu. J’ai l’impression d’être inexistant. Remarquez, c’est plus naturel d’être en mouvement que de rester statique. Pensez aux nomades, aux oiseaux migrateurs…»

Approcher l’écrivain en passant par ses livres

Peter Stamm parle peu de lui. Il faut l’approcher en passant par ses livres. De nombreux personnages de l’auteur suisse alémanique ont répondu à l’appel de la disparition. Il y a dix ans, c’était le cas du héros du roman Un jour comme celui-ci. Et en 2012, la nouvelle «Dans la forêt», extraite du beau recueil Au-delà du lac, racontait comment une jeune femme quittait tout pour vivre au milieu des arbres. Une immersion qui rejouait, dans une forêt suisse, le Walden de Thoreau, monument de la culture américaine et du nature writing.

Hasard de l’actualité littéraire, dans l’essai Petit Eloge de la fuite hors du monde, de Rémy Oudghiri, qui sort ces jours-ci chez Arléa-Poche, on apprend que le thème remonte à Pétrarque et à Rousseau. «La fuite hors du monde n’est rien d’autre qu’une façon d’y entrer vraiment.»

Un roman retors

Peter Stamm a suivi les pas de son héros. Ils l’ont conduit du lac de Zurich au village où l’écrivain a grandi, à Weinfelden, en Thurgovie. «Je ne pourrais pas écrire sur Winterthour, c’est trop proche de mon quotidien. Mais la région de Weinfelden, où j’ai vécu il y a trente ans, est presque devenue un pays étranger.» Au départ, il y avait une image. «Je voyais un homme marcher à travers le pays, pendant la nuit. J’y ai pensé plus de dix ans, avant de commencer à écrire.» Autre déclic, son amitié avec l’écrivain américain Michael Cunningham, qui lui a fait lire la nouvelle «Wakefield», de Nathaniel Hawthorne (1804-1864). Là encore, un homme disparaît. Pendant deux ans, il continue de vivre dans le même quartier, incognito, et observe sa femme.

N’y a-t-il pas un profond désespoir, derrière ce fantasme de se soustraire au monde? «Il y a une beauté, dans le fait de vouloir disparaître», nuance Peter Stamm. «Etudiant, j’ai travaillé comme bagagiste à l’aéroport de Zurich. Pour les gens, j’étais juste une fonction, un uniforme. Cela me plaisait. C’est aussi la seule chose que j’ai aimée à l’armée.»

Deux points de vue habiles

Dans L’un l’autre, Peter Stamm découpe son récit entre deux points de vue habiles. Tantôt nous sommes du côté de Thomas, tantôt d’Astrid. Un dialogue s'engage entre absents. Vers la fin, le récit devient plus retors, mêlant vie possible et vie imaginée. «Pour moi, L’un l’autre est aussi un livre sur la mort. Lorsque quelqu’un meurt, il ne disparaît pas. On pense à lui, on l’imagine. Parfois, on croit le voir dans la rue.» Au fond, L’un l’autre est peut-être son premier roman d’amour. L’idée lui plaît.

La critique, en France, a vu dans la fuite de Thomas le malaise d’une «Suisse neutre à en crever», étouffante et mortifère. L’auteur temporise: «A chaque époque, dans chaque pays, des hommes et des femmes ont fait le choix de disparaître. Quand j’étais enfant, il y en a eu un dans mon quartier.»

Parents comptables

Autre récurrence, dans son œuvre, ses personnages réalisent un jour qu’ils jouent un rôle qu’ils n’ont pas choisi, répondant à des attentes imposées. «Je pense qu’on ne choisit pas grand-chose. On devient boulanger par hasard, on épouse une femme par hasard. C’est plus intéressant ainsi. Ceux qui choisissent suivent une ligne et passent à côté de beaucoup de choses. Dans ma vie, j’ai préféré faire des détours», explique l’écrivain né en 1963. Ces parents, comptables, lui ont laissé la liberté de ne pas choisir.

Charmant, discret, Peter Stamm parle très bien français. Après un apprentissage de comptable, comme ses parents, il travaille à Paris pendant un an, pour l’Office du tourisme suisse. Il abandonne rapidement ses études à l’université. A 20 ans, il sait qu’il veut écrire. C’est l’une des rares choses pour lesquelles il ait véritablement fait preuve de décision. Dès 1990, il devient romancier, vivant principalement des lectures en public et dans les écoles: l’an passé, il en a fait 111. Un succès dû au fait que son livre Agnès est resté pendant 5 ans au programme obligatoire des classes de Bade-Wurtemberg.

Heureusement, dans une lecture, je n’ai jamais l’impression d’être au centre de l’attention.

L’un des écrivains suisses les plus lus et traduits dans le monde doit parfois renoncer à la discrétion. «Heureusement, dans une lecture, je n’ai jamais l’impression d’être au centre de l’attention. C’est toujours le livre qui occupe la première place.» Sauf au moment des applaudissements, qui le mettent mal à l’aise.

L’une des questions qui revient le plus souvent, dans la bouche des élèves, est de savoir si ses personnages sont à son image. «On me demande si je ressemble à Thomas, alors que je suis beaucoup plus proche d’Astrid. Comme elle, je reste à la maison, je m’occupe des enfants et je vais à la piscine.» Sa femme, pendant ce temps, travaille comme modiste au Paradis des innocents, une boutique de Winterthour.

Le Cervin, trop sublime

Il appréhendait d’écrire sur la montagne. Les sommets impliquent du drame, du sublime. Peter Stamm est plutôt un écrivain des plaines, du quotidien et de sa fausse banalité. Son écriture excelle à restituer l’indécision des sentiments, les entre-deux. Sa force et de le faire ressentir par une écriture très précise. On trouvait, dans sa nouvelle «Il faut aller dans les champs», publiée en français en 2008, la définition à peine voilée de son esthétique. «Les personnages bibliques, les personnages mythologiques, au fond ils ne t’intéressent pas. Ta véritable passion, ce sont les esquisses.»

Pour transposer l’idée dans le champ pictural, on pourrait dire que Peter Stamm est du côté de Corot ou de Cézanne. «Si vous choisissez comme sujet le Cervin, ce sera difficile d’en faire une bonne peinture. Mais si vous choisissez quelque chose de moins spectaculaire, de moins grandiose, ce sera plus intéressant. Comme Cézanne peignant la Sainte-Victoire.»

Lire des romans, «la dernière véritable aventure»

Peter Stamm se réjouit de voir que ses enfants les dévorent. Le soir, en ce moment, il leur lit Michel Strogoff de Jules Verne. Thomas, lui, le personnage de L’un l’autre, n’aime pas les romans. «S’il en avait lu, peut-être qu’il n’aurait pas eu besoin de tout quitter, sourit l’auteur. Peut-être que la dernière véritable aventure encore possible dans ce monde, c’est de lire des romans.»


Peter Stamm, «L’Un l’autre», trad. de l’allemand par Pierre Deshusses, Christian Bourgois, 172 p.

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