Une fois la lecture de La douce indifférence du monde terminée, on se sent comme devant un magicien qui vient d’achever son tour. On sait bien qu’il y a un truc quelque part mais on ne l’a pas vu. Or on veut comprendre. Alors, on relit La douce indifférence du monde, sonné par tant de maîtrise et d’émotions contenues.

Avec La douce indifférence du monde, Peter Stamm signe son septième roman et renoue avec une narration plus expérimentale de mise en abyme qui avait fait le succès de son premier texte, Agnès, paru en allemand en 1998. Les deux romans adoptent la perspective d’un écrivain. Dans Agnès, qui est un véritable classique de la littérature contemporaine, très lu dans les écoles, le narrateur écrit à l’avance les épisodes de la relation qu’il est en train de vivre. Sa compagne incarne le protagoniste imaginé par l’écrivain et perd ainsi peu à peu le sentiment d’être authentique. Ce jeu la fera périr.

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Etre soi-même

La douce indifférence du monde reprend les thématiques de l’amour et du sentiment d’authenticité face à la vie, mais à travers un autre montage, plus complexe. Christoph, le narrateur, est écrivain. Il se trouve à Stockholm et donne rendez-vous à une certaine Lena. Leur discussion et leur longue promenade à travers la ville donnent le cadre du roman. Seize ans plus tôt, Christoph, invité dans la capitale suédoise pour suivre un séminaire sur l’écriture de scénarios, avait vécu un grand amour avec Magdalena, une comédienne, qui ressemble en tout point à Lena.

Après trois années de vie commune, ils s’étaient séparés. Sur cette rupture, Christoph a écrit un roman qui a fait son succès. Il est même invité dans son village d’origine pour une lecture publique. Rentrant tard, il tombe nez à nez avec son double, le gardien de nuit de son hôtel. Le narrateur se rappelle avoir été gardien de nuit dans sa jeunesse. Cet alter ego qui vit seize ans plus tard la même vie que le narrateur, c’est Chris, l’amoureux de Lena. Chris et Lena d’un côté et Christoph et Magdalena de l’autre forment deux couples qui vivent une histoire presque identique mais à seize ans d’écart. Au fil des chapitres, le lecteur, perdu dans un labyrinthe fait de miroirs, cherche la clé de ce récit étrange.

Rêves éveillés

En couverture du livre, un tableau montre le portrait de quelqu’un qui regarde dans le vide, à la fois présent et perdu dans ses pensées ou ses souvenirs. De telles scènes sont décrites dans le livre: «Parfois, je plongeais dans des rêves éveillés, je restais des heures entières dans mon petit appartement sous les toits à regarder depuis la fenêtre le paysage qui se confondait sous mes yeux avec des images de ma mémoire. Je comprenais mieux certaines choses que j’avais dites à l’époque à Magdalena ou que j’avais faites, et je comprenais à quel point je lui avais rendu la vie difficile.»

Les souvenirs forment une part importante dans l’image qu’on se fait de soi. La découverte de l’existence de ce double plonge le narrateur dans une crise. Il en vient à se demander si toute son existence n’a pas été «une invention, un mensonge». Evidemment, le narrateur est une invention car c’est un personnage de fiction. Mais un personnage de fiction qui doute de sa propre existence, ce n’est pas banal. En lisant La douce indifférence du monde, on s’adonne au regard rêveur du narrateur. La perspective montre ce visage, mais elle s’ouvre aussi sur les rêves éveillés de ses souvenirs. La question de la frontière entre la fiction et la réalité, entre les faits et l’imagination se dissout.

Droit au but

Malgré cette complexité, La douce indifférence du monde est un récit simple et agréable à suivre car Peter Stamm reste fidèle au style concis de ses textes précédents: un vocabulaire courant et des phrases sobres qui vont droit au but. En lisant les 37 chapitres si courts que certains s’apparentent à des vignettes, on sent que l’auteur est un grand maître de la nouvelle; Peter Stamm a en effet publié de nombreux recueils de textes brefs. L’ambiance un peu triste et résignée que dégagent ses personnages est aussi présente dans le nouveau roman. Les protagonistes de ses différents textes, toujours désignés par un simple prénom, se ressemblent d’ailleurs tous étrangement. Mais Peter Stamm ne se répète pas. Prise dans son ensemble, son œuvre propose les différentes variations d’un même thème musical.

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Roman
Peter Stamm
La douce indifférence du monde
Trad. de l’allemand par Pierre Deshusses
Christian Bourgois, 142 p.