Peter Szendy

Ecoute: Une histoire de nos oreilles

Minuit, 176p.

«J'ai rêvé d'une archéologie de nos écoutes musicales: une histoire de nos oreilles de mélomanes.» Joignant la plume à la parole, et pour donner corps à ses visions oniriques, le Français Peter Szendy s'est fait arpenteur des zones d'ombre de l'histoire artistique, exhumant dans Ecoute: Une histoire de nos oreilles les fragments d'une pratique évolutive de l'audition. Avec, pour tout sonar, une notion qui lui est chère: celle d'«arrangement».

Auteur d'une étude consacrée à l'histoire de ce principe musical (Musica Practica, L'Harmattan, 1997), ce conseiller éditorial de l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam) de Pierre Boulez porte aujourd'hui son attention sur l'arrangement en musique classique. Et décrypte l'appareil juridique qui autorise ou sanctionne de telles manipulations, s'attachant à y déceler les traces d'une histoire de l'écoute. Un parti pris hardi, que Szendy justifie par le postulat qu'un «arrangeur est un auditeur qui écrit son écoute». En traquant l'arrangement jusque dans ses manifestations contemporaines, le musicologue déchiffre l'évolution des rapports entre l'auditeur et l'œuvre, recomposant un dialogue dans lequel l'arrangeur joue un rôle «actif» et «critique».

Un dialogue que l'auteur instaure également entre son discours analytique et la personne qui partage sa vie, témoin d'une pratique quotidienne de l'écoute musicale. Rédigé à la seconde personne, Ecoute… postule la présence d'une auditrice à laquelle l'auteur s'adresse au premier chef. Par cette mise en abyme, Peter Szendy parvient à animer de manière vivante une matière relativement touffue et érudite en lui donnant le ton de la confession, tout en attirant l'attention du lecteur sur les similitudes entre la lecture et l'écoute. Pour Szendy, l'arrangement est à considérer à la manière d'une «traduction», offrant une meilleure «lisibilité» de l'œuvre musicale.

Ainsi des réductions pour piano de symphonies permettant, bien avant l'invention du phonographe, à tout un chacun de décrypter l'œuvre de Beethoven à la maison. Ainsi également des «corrections» apportées par Rimski-Korsakov aux orchestrations de Moussorgski pour satisfaire le goût du jour. Dans toutes ses traces, la pratique de l'arrangement révèle, au fil des siècles, un souci de clarté aussi bien qu'une volonté de faire entendre les choses selon un mode défini par l'environnement culturel du temps.

Ce faisant, Peter Szendy dessine en filigrane une évolution de l'écoute dans laquelle l'auditeur, de simple réceptacle à sons, prend une part de plus en plus active dans son rapport à l'œuvre («Nous autres, auditeurs, nous sommes devenus des arrangeurs»). Un parcours culminant avec les manipulations des samplers, décomposant l'écoute en fragments pour la reconstituer selon un mode choisi par son seul auditeur, devenu roi.

David Toop

Ocean of Sound: Ambient music, mondes imaginaires et voix de l'éther

Traduit de l'anglais par Arnaud Réveillon

Kargo, 320p.

Des «signaux transmis à travers l'éther». Dans sa définition de la musique du XXe siècle, le critique David Toop n'est pas sans évoquer le spectre du visionnaire Léon Theremin, inventeur d'un instrument permettant de «tirer des sons de l'éther» (LT du 8 janvier). L'analogie n'est pas fortuite. Rêve commun à l'ensemble des musiciens du siècle, la dissolution du son dans l'espace ambiant et la mise en relation des sons du monde avec l'organisation musicale forment l'étoffe dont se drape la création musicale contemporaine. Ainsi l'entend tout au moins l'auteur anglais dans une étude très personnelle intitulée Ocean of Sound: Ambient music, mondes imaginaires et voix de l'éther, publiée en 1996 et qui vient d'être traduite en français.

Musicien et critique au sein de magazines spécialisés comme The Wire ou Mixmag, David Toop est un fin connaisseur de la musique électronique dans sa déclinaison la plus «environnementale», c'est-à-dire ambient. De la même génération que Brian Eno, père du genre au début des années 70, David Toop a suivi de manière active l'évolution d'un genre musical établissant de nouveaux paramètres d'écoute.

A l'intégrisme musicologique d'une écoute attentive au moindre détail, l'écoute de l'ambient privilégie davantage une pratique de dilettante, les sons se fondant dans l'air pour composer un «océan de sons» dans lequel s'immerge l'auditeur. En partant de ce point précis dans le temps (un mouvement musical issu des années 70 et qui trouve son prolongement dans de nombreuses musiques électroniques d'aujourd'hui), David Toop l'étend à l'ensemble de la musique du XXe siècle, dont l'ambient représente simplement le point culminant.

Tout commence avec Claude Debussy, qui introduit dans ses œuvres «liquides» les gammes envoûtantes du gamelan balinais. Une approche qui considère la musique non plus en termes de suites d'harmonies, de mélodies à siffloter sous la douche, mais comme un «état», une «forme d'ambiance» permettant aux auditeurs de «varier leur degré d'attention».

Le voyage se poursuit avec le jazzman visionnaire Sun Ra, qui imagine une musique issue des vibrations spatiales et invitant l'auditeur au voyage cosmique. Un ailleurs philosophique et sonore que l'auteur rattache à Edgar Varèse, autre créateur solitaire d'univers sonores en suspension dans le vide. Une page se tourne, et le lecteur se retrouve à déchiffrer la transcription d'un morceau de Scanner, un artiste électronique londonien qui construit des disques à partir de conversations téléphoniques piégées par son scanner portable.

De la Jamaïque au Japon, des clubs électroniques de Chicago au chant des baleines, le fil narratif de David Toop saute du chant du coq au braiment de l'âne pour dessiner un voyage intime au cœur de la matière sonore du XXe siècle. Construit à la manière d'un carnet de bord, d'un livre de notes dans lequel il consigne ses innombrables rencontres et anecdotes de musicien et de journaliste, Ocean of Sound invite à une lecture conforme à son propos.

On cherchera en vain une forme évolutive de discours, une démonstration synthétique de la matière amassée. Pris dans un océan d'évocations sonores, musicales ou géographiques brassant allégrement diverses considérations littéraires, philosophiques ou musicologiques, le lecteur n'a plus qu'à se comporter à la manière de l'auditeur d'ambient, laissant son esprit suivre le flot d'une prose erratique et allusive, certes quelque peu desservie par une traduction souvent approximative.

Le grand mérite de l'auteur, par ailleurs responsable d'une récente exposition londonienne sur l'art et le son (Sonic Boom à la Hayward Gallery), est d'inclure à son histoire d'une certaine musique du XXe siècle celle, plus rarement explorée, de l'univers des bruits. De la batterie d'Angus McLise s'inspirant du rythme de la pluie à diverses digressions sur les propriétés anatomiques du singe hurleur, David Toop détaille minutieusement les rapports étroits qui unissent la prise de conscience du monde sonore aux audaces des pionniers de la musique expérimentale.

Audaces visionnaires qui, en de nombreux cas, ont précédé de plusieurs années les avancées technologiques, politiques et économiques dans la redéfinition d'un monde aux frontières émoussées. «La musique – fluide, rapide, éthérée, tendue vers le lointain, inscrite dans le temps, érotique et mathématique, immersive et intangible, rationnelle et inconsciente, ambient et tangible – a anticipé les discours de l'éther dans l'océan de l'information.»

A bon entendeur…