Des soleils jaunes, des mers bleues et des fleurs multicolores. Ou éventuellement des soleils rouges, des escargots violets et des maisons orange. Mais jamais de soleils noirs. Jamais? Au dernier Salon du livre, à Genève, les ouvrages pour enfants en noir et blanc semblaient bien plus nombreux que les années précédentes. Une tendance à la grisaille dans un océan bigarré?

Sur le stand de La Joie de lire, les exemples étaient variés. Cours! , de Lee Harvey, met très joliment en scène et au simple crayon de bois des animaux détalant. Où est mon chapeau? , de Masanobu Sato, conte l’histoire d’un petit hérisson traquant son couvre-chef au fil des pages et dans les tréfonds d’un dessin monochrome. Dans Les Gratte-ciel , Germano Zullo et Albertine imaginent une compétition de la maison la plus haute à grands coups de traits noirs. A l’Ecole des loisirs, Le Panier, de Matthieu Maudet, joue les ombres chinoises. Citons encore Black out , de Brian Selznick (Bayard), Regarde dans la nuit , un imagier fluorescent en noir et blanc (Jousselme et Hayashi, Petit Nathan), ou Ma Petite Bibliothèque en noir et blanc (Usborne), pour les plus jeunes.

«Les livres pour enfants se multiplient et, avec eux, la diversité. On trouve de plus en plus d’histoires à narration muette [sans texte, ndlr] et de livres graphiques. Parmi ces derniers, le noir et blanc a une place de choix», analyse Laëtitia Devernay, illustratrice du très beau et très peu coloré Diapason (La Joie de lire).

«Les éditeurs ne refusent plus systématiquement les projets en noir et blanc comme c’était le cas il y a quelques années», confirme Grégoire Solotareff, directeur de la collection Loulou & Cie, à l’Ecole des loisirs. «Il y a une tendance, pour les tout-petits en particulier, précise Isabelle Bézard, directrice éditoriale pour les 0-6 ans chez Bayard. Elle est notamment fondée sur la vision des bébés, qui apprécient les choses contrastées.» Une idée très répandue mais balayée par un spécialiste de l’Hôpital ophtalmique de Lausanne: «Certes, au tout début, les nourrissons voient un peu flou et le rouge domine. Mais à partir de 3 mois, ils perçoivent le spectre entier des couleurs.»

Si le noir et blanc reste cependant marginal depuis que la couleur a été inventée, c’est sans doute parce que beaucoup prétendent qu’il déplaît aux enfants, naturellement attirés par les teintes acidulées. Laëtitia Devernay, qui intervient dans les écoles, assure que les résistances viennent des adultes. Même son de cloche chez Haydé, précurseur de l’extrême bichromie avec son chat Milton, au succès confirmé depuis plus de quinze ans. «Nous avons exporté Milton en Italie, aux Pays-Bas ou encore en Allemagne, mais au départ, les réticences étaient grandes du fait du noir et blanc, admet Francine Bouchet, directrice de La Joie de lire. Aujourd’hui, nos livres en noir et blanc se vendent aussi bien que les autres. Le contenu prime sur la couleur.» Selon Odile Josselin, directrice de la collection Pastel à l’Ecole des loisirs, «cela reste tout de même moins accessible et doit être lié à un propos».

Pour Haydé, ainsi, la palette rétrécie n’a pas résulté d’un choix, mais d’une évidence: «Milton, mon chat, était noir et blanc dans la réalité; je n’allais pas le dessiner autrement!» Souvent, c’est le sujet qui guide les tonalités. «La plupart du temps, je travaille en couleur, mais pour cette histoire d’architecture, le noir et blanc s’est imposé, note Albertine. Le coloris permet de créer une ambiance, là, je voulais rester dans l’idée du plan.» Laëtitia Devernay, elle, imagine un petit chef d’orchestre planté sur des arbres aux feuilles débridées: «La narration étant muette, je voulais exploiter totalement l’image et les contrastes. J’ai travaillé en sérigraphie; le noir et blanc m’a permis de mettre en valeur la trame et de coller à l’univers de la musique classique.»

Le noir et blanc offre une pureté de traits inégalable dès lors qu’intervient une palette variée. Or, beaucoup d’illustrateurs viennent désormais du monde du graphisme. Xavier Deneux, par exemple, auteur de nombreux livres pour enfants. «Le noir et blanc est très efficace en termes d’image. Je me fais beaucoup plus plaisir en jouant sur ce créneau, admet le dessinateur. Et pour ne pas effrayer les parents, j’ajoute toujours une touche de couleur, mais une seule.» Sa série pour premier âge chez Tourbillon, Mes Animaux, Mon Cirque et Mes Rêves , se déploie dès lors en noir, blanc et rouge. «Le noir et blanc a quelque chose de radical, loin de l’esprit joli doudou qui a prévalu jusque-là. Cette esthétique, du coup, plaît aussi beaucoup à certains libraires et parents», estime de son côté Isabelle Bézard.

S’il apparaît souvent plus élégant que la polychromie, à l’instar de la photographie, le noir et blanc coûte moins cher à imprimer. Une raison supplémentaire de s’y plonger? Non, répondent les éditeurs, parce que l’encre constitue une part marginale du prix de fabrication, tant les matériaux des livres pour enfants sont onéreux et réglementés.

Seul bémol, le dessin en noir et blanc ne permet pas d’apprendre les couleurs aux enfants. Il était un petit chaperon noir…

«Le noir et blanc a quelque chose de radical, loin de l’esprit joli doudou qui a prévalu jusque-là»

«Pour ne pas trop effrayer les parents, j’ajoute toujours une touche de couleur, mais une seule»