Les grands cinéastes américains retomberaient-ils en enfance? Juste derrière Steven Spielberg et son Tintin, voici que débarque Martin Scorsese avec Hugo Cabret, autre film en 3D ostensiblement pour public familial. L’enjeu est de taille: de ces deux films dépendrait en effet l’avenir de la 3D, qui donne déjà de sérieux signes d’essoufflement. Mais pour nous, il s’agit plutôt de savoir si le geste est opportuniste ou sincère, le merveilleux au rendez-vous ou non. Encore mieux que Tintin, Hugo (titre original) ne laisse aucun doute. Au point qu’on se demande si l’auteur de Taxi Driver et des Affranchis n’a pas réalisé là un de ses films les plus personnels, de sorte à démultiplier notre émerveillement!

Au départ, un livre pour la jeunesse déjà hors norme de plus de… 500 pages, L’Invention de Hugo Cabret (Scholastic, 2007), à moitié raconté en dessins noir et blanc par son auteur Brian Selznick (de la famille du légendaire producteur David O. Selznick), C’est l’histoire d’un jeune orphelin, à Paris au tournant des années 1930, qui vit caché dans la gare Montparnasse où il découvre l’identité d’un vieux boutiquier: Georges Méliès, l’un des pionniers du cinéma, ruiné et tombé dans l’oubli. Un mélange de fantaisie et de vérité historique qui ne pouvait que plaire à Scorsese, grand cinéphile devant l’Eternel, lui-même redécouvreur d’un autre génie oublié, l’Anglais Michael Powell (Les Chaussons rouges, Le Voyeur) et de plus en plus engagé dans la cause de la sauvegarde du patrimoine cinématographique (en 1990, il fonda The Film Foundation, qui a déjà présidé à la restauration de 200 chefs-d’œuvre).

Restait à insuffler vie et profondeur à ce joli sujet. Or, dès le premier plan, une vue de Paris qui se poursuit en plongée sur la gare, le long des quais et du hall jusqu’à une grande horloge d’où les yeux du petit Hugo (Asa Butterfield) observent le monde, on est sidéré. Un plan impossible avant l’avènement du numérique et de la 3D, et avec quelle richesse de détails! Mais aussi, comment aller plus droit au but, à savoir le regard de cet enfant à la fois fasciné et étranger au monde, protégé et prisonnier, mais aussi le temps, cette dimension essentielle du cinéma? Ne reste plus qu’à lancer le scénario qui fera sortir ce petit voyeur de son tombeau précoce et raviver la flamme du vieillard à l’autre bout de la vie.

Le septuagénaire aigri (Ben Kingsley) surprend Hugo en flagrant délit de chapardage et lui confisque un précieux carnet de son père horloger (Jude Law, dans un bref flash-back). Mais le garçon le récupère grâce à la fille adoptive du boutiquier (Chloë Moretz), ardente lectrice qui lui révèle le monde des livres tandis que Hugo lui fait découvrir le cinéma. Ensemble, ils échappent à un policier qui pourchasse les orphelins (Sacha Baron Cohen) et percent le mystère de l’automate légué à Hugo par son père. Enfin, ils feront la connaissance d’un historien du cinéma enthousiaste (Michael Stuhlbarg) qui les accompagne chez Méliès, de l’autre côté d’un cimetière…

Ici, tout est artificiel, référentiel et métaphorique. Ce Paris 1930 tourné dans les studios londoniens tient autant de Charles Dickens et de Tim Burton que de René Clair et de Jean Renoir. Durant ses préparatifs, Scorsese a comme d’habitude tout vu et revu. Et plus que jamais, il le montre, puisque le sujet s’y prête. C’est ainsi que la fameuse scène avec Harold Lloyd accroché à une aiguille d’horloge dans Safety Last trouvera un écho explicite dans Hugo Cabret. Que le vénérable Christopher Lee (qui joua chez Powell dans les années 1950), en improbable libraire, deviendra contre toute logique le gardien de la mémoire du 7e Art. Et que le film se transformera dans sa dernière partie en un jouissif cours de cinéma accéléré.

Il faut voir L’Arrivée d’un train en gare de la Ciotat des frères Lumière en 3D et prolongé par un cauchemar du garçon inspiré par la fameuse photo d’un accident survenu à la gare Montparnasse! Il faut redécouvrir avec le vieux Méliès ses films qu’il croyait perdus et assister à la reconstitution de leurs tournages si naïfs et inventifs. Alors apparaît le grand projet réconciliateur de Martin Scorsese: affirmer un cinéma un et indivisible, documentaire jusque dans l’imaginaire et vice-versa. Un cinéma à la fois initiateur à la vie et mémorialiste de son passage inéluctable. Un cinéma dont les moteurs secrets seraient le rêve, la peur et l’amour – incarnés par ce mystérieux automate (inspiré par ceux du Chaux-de-Fonnier Pierre Jacquet-Droz) sans sexe ni âge.

Avec Hugo Cabret, Scorsese s’est offert une sorte d’autobiographie rêvée déguisée en film familial. L’envers optimiste du tragique Shutter Island , en somme, qui déjà, quoique plus secrètement, ne parlait au fond que de cinéma. Le miracle de ce nouvel opus, c’est que tout ceci puisse cohabiter avec un spectacle tous publics aussi inoffensif que captivant et visuellement emballant de bout en bout.

VVVV Hugo Cabret (Hugo) , de Martin Scorsese (USA 2011), avec Asa Butterfield, Ben Kingsley, Chloë Grace Moretz, Sacha Baron Cohen, Jude Law, Michael Stuhlbarg, Emily Mortimer, Helen McCrory, Ray Winstone, Christopher Lee. 2h07.