«La Symphonie du hanneton» au Théâtre de Vidy laisse ce sentiment de bonheur éberlué que l'on peut ressentir, en rêve, face à une toute petite, mais alors une toute petite porte de rien du tout qui s'ouvrirait, béante, sur une immense salle de banquet. Ou devant un tableau qui se mettrait à chanter. Ou après avoir volé au-dessus de son lit et de son armoire, allégé de tout souci, la robe de chambre usée se gonflant telle une cape d'aventurier. Pas étonnant que ce petit miracle scénique (voir ci-contre) qui croise les talents d'une soprano, d'une contorsionniste, d'un rêveur trapéziste et d'un voltigeur casse-cou ait déjà conquis Londres, New York et Los Angeles avant d'atteindre Sydney, Hongkong et Paris d'ici à février prochain. Cette tournée en grande largeur pourrait faire croire à une grosse production ripolinée. Il n'en est rien.

La Symphonie du hanneton est née dans le cœur surchauffé d'un enfant de la balle de 28 ans, James Thiérrée, qui a misé là un précédent cachet de comédien mais, surtout, rappelé à la surface une enfance et une adolescence passées sur les routes d'Europe et des Etats-Unis. Ses parents, Jean-Baptiste Thiérrée et Victoria Chaplin, sont artistes de cirque. Et dès l'âge de 4 ans, James trottine sur la piste du Cirque Bonjour (devenu plus tard Cirque invisible) avec sa sœur. Petit à petit, il devient acrobate, voltigeur et joue au violon. «Au début, c'était un cirque traditionnel avec chapiteau et animaux. Mais, très vite, mes parents ont choisi la tangente de l'imaginaire. Ma mère donne vie à toutes sortes d'animaux fantastiques. Quant au registre de mon père, c'est l'absurde. Il farfouille dans des valises et ce qu'il en sort sert de point de départ à des démonstrations hilarantes.»

James Thiérrée emploie le présent car le cirque parental est toujours en activité. «C'est même très étonnant pour moi car leurs numéros n'ont pratiquement pas changé. Quand je les vois en scène aujourd'hui, j'ai la sensation étrange et presque inquiétante d'un temps qui aurait interrompu sa course.» Pour sa part, il quitte le cirque familial à 18 ans. «J'étais et je reste extrêmement proche de mes parents mais il fallait bien que je fasse ma petite rébellion. Je voulais devenir un acteur avec un grand A et ne plus entendre parler de galipettes ou de sauts arrière.»

De 1994 à 1998, il enchaîne les expériences au théâtre (avec Benno Besson et Carlos Santos notamment) et au cinéma (Coline Serreau, Raoul Ruiz, Roland Joffé). «J'étais de plus en plus mal dans ma peau. Avec un sentiment d'urgence, j'ai alors repris l'entraînement physique. Et puis j'ai senti comme un trop-plein de souvenirs accumulés au long de toutes ces années avec mes parents qui ne demandaient qu'à surgir de moi.» Il réunit alors quelques collègues rencontrés au cours de ses années de théâtre et crée La Symphonie du hanneton dans un élan. Et le spectacle a bien la force de ce surgissement, de cette réconciliation avec soi-même. On comprend mieux la folle liberté, l'énergie galvanisante qui zèbre la scène de bout en bout du spectacle. Une tête chercheuse américaine assiste à une représentation alors que la petite troupe sillonnait en long et en large le moindre hameau de France et de Navarre. Le Hanneton vole alors des villages à Londres. Les contrats s'enchaînent depuis.

Cette capacité à faire son chemin sans renier son histoire, James Thiérrée l'a développée très tôt. En tant que petit-fils de Charlie Chaplin, il a fallu faire un choix: «Soit vous passez votre vie à vous lamenter sur la difficulté d'exister avec un tel grand-père. Soit vous optez pour la liberté. Pour ma part, j'essaie de faire ce qui me plaît.» Pas de complexe, ni d'ego mal placé: un même torrent de créativité traverse ici les générations avec une force qui sidère.

«La symphonie du hanneton», de James Thiérrée, Théâtre de Vidy, Lausanne, tél. loc. 021/619 45 45. Jusqu'au 8 décembre.