Drame

«Petit Paysan», l’amour vache

Lui-même fils d’agriculteurs, Hubert Charuel raconte dans son premier long-métrage la descente aux enfers d’un éleveur confronté à une étrange maladie menaçant son cheptel

Est-on le mieux placé, lorsqu’on est fils et petit-fils de paysans, pour réaliser un film se déroulant dans l’univers de la paysannerie? D’emblée, on a envie de répondre par la négative, tant une trop grande proximité avec le sujet rend souvent aveugle, ou du moins tend à éloigner des vrais enjeux. Ces craintes sont instantanément balayées à la vision de Petit Paysan, premier long-métrage d’Hubert Charuel, qui a choisi d’étudier à la Fémis de Paris plutôt que de suivre la voie tracée par ses parents et ses grands-parents.

Le Français avoue logiquement bien connaître le métier d’éleveur, tout en disant n’avoir jamais imaginé reprendre le domaine familial. Voici néanmoins qu’il y revient puisque ce Petit Paysan y a en partie été tourné. Mais même si ce que dit le film d’un secteur en crise – où le travail est harassant et comme déconnecté du monde – résonne avec l’actualité, il a eu cette bonne idée de partir d’un argument réaliste pour ensuite doucement glisser vers le thriller psychologique.

Pierre veille seul sur une trentaine de vaches laitières. Sur le plan de la rentabilité, il est l’un des meilleurs éleveurs de sa région. Il se consacre entièrement à ses bêtes, qui l’obsèdent jusque dans ses rêves. Il les aime au point de leur donner des noms: Cactus, Topaze, Griotte ou Bignou pour le petit veau qui vient de naître. Lorsque Topaze montre les signes d’une étrange maladie qui pourrait être contagieuse, il n’hésite guère: il abrège ses souffrances, autant par compassion que par peur de voir les autorités vétérinaires prononcer l’abattage de l’entier de son cheptel.

Présence sidérante

A partir de là, Pierre va mettre le doigt dans un engrenage infernal. Que faire lorsqu’un deuxième animal est malade à son tour? Au-delà de la peur de perdre ses vaches, il craint de ne jamais recevoir les indemnités promises et de sombrer, à l’image de ce confrère belge qui documente patiemment ses déboires sur sa chaîne YouTube.

Le principe de précaution est une notion qui ne lui parle pas. Il veut garder ses vaches, un point c’est tout. Paradoxalement, plus il s’enfoncera dans le mensonge et refusera de faire face à l’inéluctable, plus il devra faire bonne figure, lui le solitaire taiseux agacé tant par la boulangère qui lui fait de l’œil que par ses amis qui aimeraient bien que, parfois, il quitte sa ferme pour venir boire un coup.

A lire: Swann Arlaud, une solide fragilité

L’idée première du film vient d’une phrase prononcée par la mère d’Hubert Charuel, au moment de la crise de la vache folle: «Si ça arrive chez nous, je me suicide.» Le futur réalisateur n’avait alors que 10 ans.

Plus de vingt ans après, il est parti de cette peur obsessionnelle de la maladie et de l’ambivalence d’aimer des animaux tout en les exploitant pour développer Petit Paysan. Mais à partir de là, il a mis au point un véritable dispositif cinématographique pour flirter avec le film noir, le western et le drame social plutôt que de tout miser sur une approche documentaire.

Il a en outre eu cette excellente idée: offrir à Swann Arlaud, souvent aperçu dans des seconds rôles, le rôle de Pierre. Le comédien est quasiment de tous les plans, et sa présence presque animale, comme s’il faisait corps avec les vaches, est sidérante.


«Petit Paysan», d’Hubert Charuel (France, 2017). Avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Bouli Lanners, 1h30

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