Musique

Le petit plaisir égoïste de Grand Corps Malade

Le Français publie un «album d’auteurs» dans lequel il laisse le micro à dix invités, des chanteurs, mais pas seulement

Il y a quelque temps, Charles Aznavour lui avouait qu’il adore que des acteurs ou des slameurs reprennent ses textes sans les chanter, simplement en les récitant. Grand Corps Malade répondait qu’en effet, «un bon texte se passe de mélodie». Aznavour, pour le slameur, Fabien Marsaud de son vrai nom, c’est un «monstre sacré de la chanson, comme Renaud et Thiéfaine». Tous trois figurent sur son nouveau disque, «Il nous restera ça», qu’il définit comme un «album d’auteurs».

Demander à des gens qu’il apprécie d’écrire un texte avec une contrainte, y intégrer la phrase «il nous restera ça». Grand Corps Malade avait cette idée en tête depuis un moment. Finalement, tout s’est fait très vite. «J’ai commencé à passer des coups de fil en début d’année, et en mai-juin j’avais tous les textes.» Commençait alors le travail de mise en musique, réalisé avec Babx et Angelo Foley. «Il y a derrière ce projet un plaisir assez égoïste, avoue le Français, dont la démarche porte encore les stigmates d’un grave accident. J’avais envie de réunir des gens dont j’admire l’écriture, de vrais artistes, des auteurs. Cet album au casting éclectique montre que la poésie n’est pas l’apanage d’un seul genre et d’une seule génération. Il y a de la poésie dans plein de styles différents, d’où Lino, qui est une légende du rap, d’où Erik Orsenna l’académicien, d’où Richard Bohringer, acteur et auteur, ou encore des chanteurs plus jeunes, comme Jeanne Cherhal, Ben Mazué et Luciole.»

A tous, Grand Corps Malade a demandé un fichier audio, afin de pouvoir «entendre leur voix, leur rythme et leur débit». C’est ainsi que les arrangements collent aux textes et à leur ambiance. Forcément le résultat est inégal. Il y a de très beaux moments, comme lorsqu’un Thiéfaine plus crépusculaire et mystérieux que jamais dit que «les auto-mitrailleuses encerclent les manèges», ou quand sur fond d’électro-pop Ben Mazué parle de «cette obsession amère, cette souffrance continue». Mais il y aussi des instants plus cruels, comme ce titre de Renaud, «Ta batterie», qui a quelque chose de pathétique dans la façon qu’a le chanteur écorché de tenter tant bien que mal de faire exister son texte. De même, Bohringer ne convainc guère, tandis que Cherhal séduit et qu’Aznavour enchante.
La réussite de l’entreprise, puisque l’album est malgré ces bémols enthousiasmant, s’explique par le manifeste qui pourrait la résumer: «le slam est ouvert à tous», pour reprendre les mots de Grand Corps Malade. Les mots, parlons-en. Le Français les aime lorsqu’ils véhiculent une émotion, lorsqu’ils font pleurer, rire ou réfléchir. Si le rap est né d’une revendication sociale et politique, d’une envie de chroniquer le quotidien, le slam est dit-il moins cloisonné. «Si certains slameurs ont bien quelque chose à extérioriser, d’autres ne pratiquent cet art que par amour de la langue. Le slam peut être complètement déconnecté d’une réalité sociale.»

$Même s’il n’aime pas ce mot, Grand Corps Malade parle aussi de la dimension thérapeutique que peut revêtir l’acte d’écrire et de lire un texte. Etait-ce son cas? «Non, mais je ne peux pas nier que mes premiers textes étaient assez graves. J’ai parfois lu dans la presse que le slam m’avait aidé à me relever, mais ce sont des clichés de journaliste. J’ai eu mon accident en 1997 et je me suis relevé de mon fauteuil roulant l’année suivante. J’ai alors repris goût à la vie, j’avais un métier et des potes, j’allais très bien. Je n’ai découvert le slam qu’en 2003, donc dire que cela m’a aidé à retrouver le sourire est un raccourci.»

Grand Corps Malade, «Il nous restera ça», Believe Recordings, distr. Irascible.
A lire: Camille Vorger (éd.), «Slam – Des origines aux horizons», Ed. d’en bas/La passe du vent, 288 p.

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