«Bitte... zeichnisch mer es Schaf! - Hä! - Söllsch mer es Schaf zeichne... » Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry s'exprime désormais en dialecte bernois et ravit les foules. En deux mois, ce Chly Prinz s'est vendu à plus de 35000 exemplaires en Suisse alémanique. «Mit Aquarell vom Outor», soit avec les aquarelles de l'auteur. Harry Potter et Eric-Emmanuel Schmitt doivent s'avouer vaincus. Les ventes sont impressionnantes. Les meilleures depuis six semaines, encore dopées par les fêtes de fin d'année.

L'éditeur Bernhard Engler est le premier surpris. «Je trouvais déjà très audacieux de lancer 10000 livres sur le marché!» explique-t-il, visiblement ravi. Où se cachent donc les clés du succès? Il y a d'abord l'œuvre - déjà traduite en 150 langues et dialectes - et sa réception phénoménale. Le Petit Prince, c'est un peu «l'ersatz de la bible» ou «l'esperanto des sentiments» si l'on s'en réfère aux propos du traducteur, le Bernois Lorenz Pauli. Et puis, le succès du «Bärndütsch». Ce dialecte occupe le premier rang dans le cœur des Suisses alémaniques. Les réussites des chansonniers Mani Matter ou Polo Hofer l'ont déjà prouvé. Il vit et séduit. «Sa mélodie plus douce que celle de tout autre dialecte touche l'âme des gens. Alors si vous l'associez à la plume de Saint-Exupéry, elle charme encore davantage», s'aventure l'éditeur. «D'ailleurs, sur les premiers 1000 exemplaires vendus, seuls 45% l'ont été dans des librairies bernoises.»

L'idée d'un Petit Prince en bernois est née voici huit ans environ. Un prêtre de Berne, Jürg Welter, avait choisi ce texte de Saint-Exupéry pour une représentation théâtrale avec des jeunes. Bernhard Engler a été conquis, convaincu. Encore plus saisi par l'histoire que lors de ses lectures en allemand standard. Il s'est renseigné sur le script et l'envie a germé. La première édition est parue le 24 octobre dernier.

La maison d'édition Lokwort est modeste avec quatre ouvrages publiés par année. Souvent en rapport avec des thèmes spirituels. «Chez Saint-Exupéry, je trouve avant tout un philosophe.» L'éditeur a misé sur un lectorat adulte pour cette rencontre entre le pilote d'avion et le prince aux cheveux blonds, eu égard aux niveaux de lecture qu'offre l'œuvre parue en 1943.

Pourtant, le traducteur Lorenz Pauli est surtout connu dans la littérature pour enfants avec une riche bibliographie. Ce Bernois a toujours jonglé entre dialecte et allemand standard. Der Chly Prinz n'est que sa deuxième traduction. «Ce fut un travail difficile. Saint-Exupéry utilise un langage très limpide et simple pour partager des idées philosophiques.» Le jeune écrivain s'est aventuré dans une vingtaine de versions avant d'aboutir au texte paru. Il s'est permis quelques libertés; notamment pour faire du «vaniteux» le «Blagöri», soit celui qui aime être écouté et observé. «Vous n'entendrez jamais ce terme dans la bouche d'un Zurichois.» N'empêche que ça marche, dans les librairies de Zurich comme ailleurs. Une cinquième édition est déjà prévue pour la rentrée. Bitte... zeichnisch mer es Schaf! S'il te plaît, dessine-moi un mouton!