Le Petit Rapporteur. Coffret deux DVD zone 2. Bande originale: française (Mono). LMLR/Paramount

Que la télévision était sympathique lorsqu'elle ne se prenait vraiment pas au sérieux... Lancée en janvier 1975 sur TF1, Le Petit Rapporteur fut plus qu'une fenêtre de franche rigolade: l'émission créée par Jacques Martin et Bernard Lion constitue un jalon, le creuset d'un humour télévisuel qui tiendra bon durant une décennie, et que recyclent à longueur de rediffusions les émissions actuelles, faute de pouvoir retrouver une telle liberté dans l'absurdité.

Outre Jacques Martin, l'équipe originale du Petit Rapporteur comprenait notamment Stéphane Collaro, le dessinateur au Figaro Piem, et Robert Lassus, chargé d'une revue de presse dans laquelle il allait jusqu'à chercher les meilleures bourdes dans un journal agricole suisse: «Je vends à crédit vaches laitières, payables par traites.» En 1976, l'arrivée de Daniel Prévost et Pierre Desproges enrichit considérablement le potentiel de l'émission en termes de n'importe quoi. Ils seront les auteurs de certaines séquences entrées dans le patrimoine télévisuel. Ainsi quand Pierre Desproges interviewe Françoise Sagan en lui montrant des photos de ses vacances en famille avant de demander une tasse de tilleul, «avec des miettes de pain pour les tremper dedans». Ou lorsque le même ainsi que Daniel Prévost font un reportage dans une boucherie en théorisant sur la qualité du boudin blanc, avant de se lancer dans une bataille de saucisses blanchâtres bien potache. Le reportage de Prévost dans la bourgade de Montcuq (prononcer «mon c...»), avec le maire déclinant le nom de son village dans toutes les tournures imposées par le journaliste, est aussi entré dans les annales, pour ainsi dire.

En creux, à travers des blagues parfois lourdes, c'est la France de Giscard d'Estaing qui se dessine, avec ses grèves à répétition, ses campagnes en plein exode, son rêve de Concorde, l'invasion de ses rues par les hippies - les «traîne-patins», dit Madame Suzanne, concierge pacifiste - et, tiens donc, ses exils fiscaux: les boute-en-train ironisent sur le «petit coffre en Suisse de Charles Aznavour». Cette anthologie rassemblée en deux DVD montre que l'ambiance de cour d'école du Petit Rapporteur, dont la mission était de «fusiller l'actualité sous l'angle comique» selon Jacques Martin, a imposé quelques canons du rire façon TV. Le sketch simple, fait d'une confession forcément comique d'une personnalité, est déjà bien au point. On découvre ainsi une hilarante diatribe de Jean-Pierre Coffe lançant: «J'adore bouffer seul. Ce qui tue le restaurateur, c'est le client.» Bien avant celles de Raphaël Mezrahi, les interviews bidons ne furent pas limitées à Françoise Sagan. On voit ainsi Anthony Quinn défendre un film dont le résumé est une comptine absurde, ou Roger Peyreffite sur son lit couvert de fourrures, questionné par un Desproges encore plus vaseux, avec une absence assez notable de signification dans les questions - comme dans les réponses, d'ailleurs. Les deux agitateurs venus plus tard dans le Rapporteur piégeront aussi Jean Edern-Hallier. Pierre Desproges, surtout, affine cet humour absurde et lettré qui fera sa grandeur dans les Flagrants Délires, ses spectacles ou ses ouvrages. Proclamé critique littéraire du Petit Rapporteur, il promeut ainsi l'œuvre de Louis Darcher, «moraliste» aux aphorismes puissants («en abaissant les filets au tennis, les nains pourraient jouer avec les géants»).

Atteignant des sommets d'audience, avec parfois 16 millions de téléspectateurs, l'émission aura tenu un an et demi. En 1977, Jacques Martin migrera sur Antenne 2, où il régnera sur les dimanches après-midi. Cette ambiance agitée semble survivre au Petit Rapporteur, puisque son édition en DVD donne lieu à une polémique lancée par Stéphane Collaro. Pourtant associé au projet, présent dans des séquences tournées aujourd'hui pour éclairer les coulisses de l'émission, l'animateur a fustigé auprès de l'agence AP une compilation «lamentable, voire nullissime», qui, selon lui, ne comporterait pas les meilleures séquences. L'éditeur s'est défendu en parlant de produit «bon mais perfectible». A vrai dire, les choix semblent plutôt judicieux et variés, et la qualité de la restauration est correcte. En revanche, certains extraits sont affublés d'une introduction par un duo d'animateurs tout à fait inutile.

Réédité vers la fin 2006, le coffret DVD consacré à Pierre Desproges (Pierre Desproges en images, chez Warner) complète idéalement une plongée à la source de cet humour qui avait gagné la TV. Outre trois spectacles, les disques comprennent l'intégralité de La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède, lancée en 1982 sur Antenne 2. Ces courtes dissertations prouvent la prise de pouvoir télévisuelle du personnage - elles étaient quand même diffusées chaque jour de la semaine à 20h30... Un rendez-vous quotidien qui se donnait pour objectif: «Sachons distinguer une gardienne d'immeuble d'un oléoduc», ou «Compatissons aux misères humaines à peu de frais». L'humoriste, qui disparut en 1988, se faisait lui-même moraliste, sur le mode grinçant: «Le but de l'homme moderne est à l'évidence de s'agiter dans tous les sens, sans réfléchir, afin de pouvoir dire à sa mort: Ah, j'ai pas perdu mon temps.» Du Petit Rapporteur à ses derniers textes, Desproges n'a perdu ni le sien, ni le nôtre.