Les expositions consacrées à Pierre-Auguste Renoir (1841-1919) figurent au sommet des palmarès en nombre de visiteurs. Il est probable que les courageux qui affronteront la file d’attente à l’entrée de Renoir au XXe siècle, à Paris, seront surpris parce qu’ils y verront. Parmi les quelque 100 peintures et sculptures – auxquelles s’ajoutent de nombreux documents photographiques et des tableaux de Matisse, Picasso ou Bonnard – très peu de jolies peintures de plein air, sinon de rares paysages aux environs de la maison qu’il habitait à la fin de sa vie, mais des portraits, des scènes d’intérieur, et des nus légèrement dodus, à la chair veloutée et rose, des tableaux presque tous exécutés à partir des années 1890, lorsque le peintre avait déjà cinquante ans.

Renoir est une exception parmi les Impressionnistes. D’abord parce qu’il n’était pas un fils de famille comme ses compagnons de bataille artistique mais l’enfant d’un petit tailleur, et fut d’abord artisan-peintre sur porcelaine avant de se lancer dans l’aventure de l’art. Ensuite parce qu’il n’était pas porté à la provocation à la manière de Manet ou à la recherche et à l’expérimentation à la manière de Monet. Et qu’il n’a pas poursuivi dans la direction inaugurée par les novateurs de la deuxième moitié du XIXe siècle. Après avoir participé régulièrement aux expositions impressionnistes, il commence à prendre du champ dans les années 1880. Il renonce à aller peintre sur le motif, il revient dans son atelier, à la représentation de la figure humaine dans l’esprit de l’art classique et des maîtres anciens: nus, portraits individuels, portraits de groupe, scène de genre.

Ce deuxième Renoir, qui va devenir célèbre et dont les marchands et les collectionneurs se disputeront les tableaux, est tout de suite l’objet de controverses. Car le tournant ne passe pas inaperçu. Renoir change sa manière de vivre la peinture, il change aussi sa manière de peindre. Autant il était aérien, spontané, autant ses couleurs miroitaient et ses personnages étaient mobiles, autant il devient discret dans le mouvement sinueux des lignes, attentif à la construction et à la pose de ses modèles, à la cohérence de la couleur, et à la touche caressante des pinceaux. Le Renoir impressionniste balaie le grand espace, on respire. Le nouveau Renoir vit en vase clos, presque sans fenêtre, dans la lumière artificielle des intérieurs, dans une lumière toujours identique à la différence de celle de Vuillard qui fut l’un de ses admirateurs. Il abandonne les références à la vie moderne, aux activités de la classe de loisir montante, qui faisaient partie du répertoire impressionniste; et il se replie dans un espace intemporel où il bâtira même un petit décor théâtral pour y installer ses modèles.

Et ses femmes? Elles auront fait parler, même en un temps qui n’en était pas encore à la mode des silhouettes anorexiques. Renoir aime les grosses, disait-on déjà à l’époque avec une once de moquerie. Et tous ses personnages, des portraits de clients chics aux midinettes vues de profil ou aux musiciennes? Gentils, charmants, un petit monde à l’abri des perfidies et des méchancetés de la vie réelle. Où va-t-il chercher tout ça? Dans l’univers qu’il se construit et dans l’histoire de la peinture elle-même. Car, après avoir participé à l’une des plus grandes ruptures de l’histoire de l’art, le voilà qui revient aux anciennes manières. Pas comme Manet ou plus tard Picasso, dans la citation brutale ou la réinterprétation libre, mais sans emphase, sans renvoi appuyé, verra qui pourra.

Le changement s’amorce entre l’exécution du Bal du moulin de la Galette (1876) et du Déjeuner des canotiers (1881), deux scènes de cafés, la première aux contours flous dans un scintillement de lumières, la seconde plus construite, aux corps plus cernés, mais encore formidablement vivante (ces deux œuvres ne figurent pas au Grand Palais). Il s’affirme dans les deux premiers tableaux du parcours, Danse à la campagne et Danse à la ville de 1882. On passe des postures et des mouvements spontanés saisis au vol par le peintre, à la peinture posée, à la mise en scène, à l’artifice.

C’est ce Renoir que veulent nous faire connaître et comprendre les organisateurs de l’exposition. Un peintre qui n’aurait pas reculé devant ses propres audaces, mais qui aurait reconsidéré la continuité de l’histoire de l’art et décidé délibérément de choisir une autre voie que celle de ses compagnons. La démonstration est à vrai dire éloquente. Le retour de Renoir à l’atelier après son excursion en plein air, les conséquences formelles de ce retour c’est-à-dire à un art d’intérieur, au plaisir charnel de l’artifice, à la culture d’un naturel fabriqué, et pour finir, ce retrait du monde, sont l’une des voies possibles de l’art en son temps comme aujourd’hui. On aime ou on n’aime pas, mais ce Renoir-là n’est pas insignifiant.

Renoir au XXe siècle. Galeries nationales du Grand Palais, à Paris. Infos et rés.: www.rmn.fr.

Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h 30 à 22 h, le mercredi de 10 à 22 h, le jeudi de 10 à 20 h. Jusqu’au 4 janvier 2010.