cinéma

Le petit voleur des hautes cimes

Dans «L’Enfantd’en haut», Ursula Meier suit un saisonnier de la fauche. Entre conte et drame social, un film âpre et splendide

Il était une fois deux enfants qui vivaient comme frère et sœur dans une plaine grise sous les montagnes étincelantes. L’aînée, Louise (Léa Seydoux), a largué les amarres, plaqué son boulot. Elle vit au jour le jour, râleuse, butée. Passant d’un amant à l’autre, elle s’éclipse, revient avec un œil au beurre noir et l’estomac dans les talons.

Le cadet, Simon (Kacey Mottet Klein), 12 ans, écume la station de ski. Gants, bonnets, lunettes, souliers, lattes, sandwiches même, il rafle tout. Pendulaire de la rapine, il revend le matériel volé aux gosses de la plaine. Avec l’argent que lui rapportent ses larcins, il fait bouillir la marmite. La désaffection de l’aînée a biaisé les rapports. Adulte prématuré, Simon assume courageusement la subsistance. Mais il a compris le pouvoir que l’argent lui donne sur Louise.

Il y a quatre ans, Home, le premier long-métrage d’Ursula Meier, s’imposait comme une réussite majeure. La réalisatrice imaginait une petite maison dans les champs, posée à côté d’une autoroute désaffectée. Le jour où le trafic automobile reprend, laminant les rêves d’enfant, le petit coin de paradis se retrouve en enfer. Les liens familiaux se déglinguent, la famille se replie sur elle-même jusqu’au confinement et à la folie…

De prime abord, Ursula Meier prend le contre-pied de cette œuvre marquante dans L’Enfant d’en haut. Moins surréaliste, son nouveau film, Ours d’argent au Festival de Berlin, adopte un mouvement opposé: à l’horizontalité de l’autoroute succède la verticalité du téléphérique. Le lieu de l’action est géographiquement défini: c’est le Valais, avec l’en-bas, la plaine, les maisons de ciment, les zones industrielles, la terre nue, la grisaille, et l’en-haut, les cimes immaculées, les stations friquées, les touristes oisifs.

L’Enfant d’en haut a l’apparence du film social. La course en avant de Simon évoque la fébrilité des jeunes prolos que filment les frères Dardenne dans Le Fils ou Rosetta. Ce n’est ni le réalisme social ni la lutte des classes qui intéressent la cinéaste, mais la fable. Celle d’un gosse pas désiré, pas aimé, qui essaye de se faire une place au soleil à défaut de recevoir un peu d’affection de la part de Louise. Ces deux enfants terribles jouent pour dédramatiser des situations insupportables et se font du mal à se traiter mutuellement de «boulets».

Avec ses complices, le scénariste Antoine Jaccoud et la chef op’Agnès Godard, Ursula Meier démontre qu’elle a l’étoffe d’une très grande cinéaste, mêlant d’inextricable façon le fond et la forme, le réalisme et le symbolisme. Le film commence significativement dans les WC de la station, où Simon fait l’inventaire de son butin. Parce que le garçon est dans la merde, sociale, familiale, financière, mais aussi parce que cet espace confiné exprime le contraste entre le paysage grandiose des Alpes enneigées et l’angoisse de Simon. La réalisatrice cultive un sentiment claustrophobe en altitude alors qu’elle privilégie les plans larges en plaine.

Le film marque une gradation dans la violence que subit Simon, violence sociale, affective, physique (il se fait tabasser par un touriste volé) et enfin symbolique: pris la main dans le sac, le petit voleur est exclu de la station, chassé du domaine des dieux, renvoyé en plaine dans la benne à ordures.

Rigoureuse, la structure narrative adopte le point de vue de Simon, sauf lorsqu’il dort et que Louise prend l’argent et se tire, scène correspondant au moment où le film bascule. A la fin de la saison de ski, quand la neige fond et les téléskis s’arrêtent, Simon, brièvement, tardivement, redevient un enfant. Il a la station désertée comme terrain de jeu. Ces plans larges inscrivant le gosse dans la grandeur du panorama, ainsi qu’un élan de tendresse inattendu de Louise, concluent le drame social sur une note claire – sans aller jusqu’à la béatitude du «Ils vécurent très heureux»…

Complexes, les personnages sont incarnés par des comédiens remarquables. Léa Seydoux est parfaite en rebelle lasse, et Kacey Mottet Klein, 12 ans, la révélation de Home, s’avère d’une justesse impressionnante; il dégage une énergie incoercible, laisse passer sur son visage juvénile l’ombre de la vieillesse. Les seconds rôles sont à la hauteur, Jean-François Stévenin, parfait en chef de station bourru, et Gillian Anderson, magnifique en touriste anglaise. La rousse a été l’agent Scully dans X-Files, série culte des années 90. Ursula Meier l’a choisie pour provoquer ce sentiment de déjà-vu, de proximité distante que l’on éprouve en croisant sur la piste un skieur qui ressemble à une vedette. Ce décalage subtil résume la tonalité de L’Enfant d’en haut.

L’Enfant d’en haut, d’Ursula Meier (Suisse, 2012), avec Léa Seydoux, Kacey Mottet Klein, Martin Compston, Gillian Anderson, Jean-François Stévenin, 1h37.

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