Un auteur peut produire deux effets antagoniques. Au Poche à Genève, l’Allemande Rebekka Kricheldorf, 41 ans, alterne la farce métaphysique et la leçon de psychologie. Avec «Villa dolorosa «monté d’un doigt facétieux par Guillaume Béguin, elle brosse le portrait de trois soeurs et d’un frère qui cherchent la porte de secours, histoire d’échapper à l’asphyxie du quotidien. Six acteurs allumés jouent une comédie qui lorgne du côté Cedric Klapisch ("Le péril jeune") et d’Eugène Ionesco. Dans «Extase et quotidien", à l’affiche en alternance sur la même scène, elle vous projette dans une autre maisonnée, cousine, on le jurerait, de la précédente. Sauf que la comédie crapahute péniblement sur la pente des névroses familiales.


Pourquoi «Extase et quotidien» donne l’impression de patiner? Le sujet est plutôt prenant. On commence par la scène de ménage. Katja (Tiphanie Bovay-Klameth, toujours autant de tempérament) reproche à Janne (Matteo Zimmermann) d’aller un peu vite en besogne au moment des ébats. Deux amoureux en crise? Pas tout à fait. Ils ne vivent plus vraiment ensemble, mais ont en commun une fille de 13 ans, River, objet de tout leur souci, qu’on ne verra significativement pas. Autour d’eux gravitent Sigrun (Caroline Gasser) et Günther (Grégoire Oestermann), les parents de Janne. Ils sont eux aussi séparés, eux aussi à la recherche d’un sens à leur vie. Voyez Günther, intellectuel bercé par les grandes envolées de 1968: il ne jure que par la friction des spiritualités et les petites bougies védiques. Vous avez dit «bonne matière"?


Oui, mais la pièce tire en longueur – défaut qu’avait déjà «Villa Dolorosa". Et l’auteur ratiocine via ses personnages, sur le malaise que des parents sexagénaires déboussolés transmettent comme un flambeau carbonisé à leurs enfants. Le désordre idéologique et spirituel se répand en dialogues souvent indigestes. Il y a bien quelques extravagances dramatiques, une des marques de Rebekka Kricheldorf, le face-à-face entre Janne, ce quadragénaire immature, et Takeshi (Jean-Louis Johannides), ce visiteur Japonais en quête de transes germaniques, mais elles s’enlisent. A la fin d’«Extase et quotidien», une fumerolle envahit la scène. C’est tout l’esprit de la pièce: des esprits fumeux qui aspirent à la clarté. Pour que ça vive, il eût fallu une plume moins bavarde.

Villa Dolorosa et Extase et quotidien, Genève, Le Poche, jusqu’au 18 oct.; rens. http://poche---gve.ch/