Il est rare qu'on éprouve une telle frousse au théâtre. Qu'on soit à ce point suspendu à l'acte d'une actrice. Hedda Gabler, héroïne d'Henrik Ibsen, se suicide certes, histoire d'affirmer sa liberté. On le sait. Mais ce dimanche, au Bâtiment des forces motrices à Genève, au milieu de 700 spectateurs, on ne sait plus rien. Isabelle Huppert, veste cavalière sur col blanc goéland, vient de basculer en arrière. Elle s'est saisie d'un revolver de poche, celui du général Gabler, son père. Elle se redresse, dans un éclat de rire muet. Il n'y a plus de mot, juste une main menue qui caresse la crosse, qui la mate, qui dompte la peur. Tout tremble alors dans la mise en scène d'Eric Lacascade. Celui-ci a cette audace, il montre ce qu'on ne voit jamais dans cette pièce: le suicide du personnage. L'actrice presse sur la gâchette. La voici étalée sur une plaque de verre, héroïne opaque devenue transparente à l'instant de l'accomplissement. Cette apothéose, c'est tout l'esprit du spectacle brûlant et vertigineux que la Comédie propose: Hedda fait peur, elle nous échappe, c'est sa folle beauté.

Elle s'extrait de la nuit, Isabelle Huppert. C'est le prologue. Dans son peignoir bordeaux, l'actrice est Hedda au réveil, Hedda, fille de général, glissant sur sa ligne de fuite à la sortie d'un vilain songe: cinq mois de voyage de noces. Devant elle, son mari Jörgen Tesman, historien qui ne jure que par l'artisanat médiéval au Brabant. Pieds nus, il cherche son aplomb dans les ténèbres voulues par le Français Eric Lacascade. En époux infantile, Pascal Bongard, tout en candeur fêlée, se blottirait presque dans le giron de tante Julie (Elisabetta Pogliani): une maison, un avenir de professeur quasi assuré, mais des dettes, mon Dieu, des dettes! Mais la voici entre eux, Hedda, déjà blême, déjà ailleurs, cachant un pantalon sous la robe, comme une double vie rêvée. A main gauche, un canapé où se vautrer dans le spleen, une brassée de fleurs en contrebas. Derrière, une nuit abyssale. Dans la deuxième partie, la lumière donnera sa profondeur de champ à l'espace conçu par Philippe Marioge: au fond, un mur bas comme une digue, ici et là des cierges, au centre une plaque en verre sur un morceau d'océan.

Du grand noir à la clarté d'une après-midi nordique. Adepte des lectures au plus près du corps, Eric Lacascade, qui présentait ici même en 2003, déjà à l'invitation de la Comédie, un Platonov de Tchekhov fiévreux, opte pour le plan large. Loin du jeu de tentures cache-crime imaginé par Brigitte Jaques dans sa mise en scène de la pièce à la Comédie il y a quelques années. Pas de guet-apens entre le poêle et le piano ici. Mais un espace perméable, soumis à toutes les infiltrations surtout. L'eau originelle – Hedda porte un enfant, mais refoule ce corps étranger – et mortelle occupe le centre du plateau. Comme pour souffler que l'extérieur pénètre l'intérieur, ou mieux, que les yeux des autres obsèdent les créatures ibséniennes, court-circuitent leurs désirs. Si Hedda chérit l'héroïsme, si elle tremble secrètement pour le génial et volatil Lövborg (Christophe Grégoire, charismatique), si elle rêve pour lui d'ascension sublime, elle honnit le ridicule, le vulgaire, le qu'en-dira-t-on. Angoisse de provinciale à la Emma Bovary. Névrose de petite fille hantée par des romans de chevalerie aussi.

C'est que l'Hedda d'Isabelle Huppert est infiltrée, elle aussi, écartelée entre ses aspirations: mener grand train de vie dans l'ex-demeure d'un ministre, mais aussi tenir dans son poing nietzschéen le destin de Lövborg, le poète débauché qui couche l'avenir sur le papier, le seul homme qui lui donne la fièvre, celui que lui arrache l'idiote Théa (Nora Krief). Et encore ces impératifs: se préserver immaculée, sainte fille du général Gabler, tout en acceptant la protection douteuse du conseiller Brack (Jean-Marie Winling, impressionnant dans la perversité policée).

Bref, c'est ce qu'on appellera un paquet de nœuds. Les conditions de l'hystérie. C'est là que réside la part la plus captivante du travail d'Eric Lacascade et d'Isabelle Huppert. Ces deux-là n'oublient pas l'époque à laquelle Henrik Ibsen écrit sa pièce: 1890. Le professeur Charcot et ses études sur le comportement hystérique n'influencent pas seulement le jeune Freud, mais des auteurs qui, de Dostoïevski à Ibsen, représentent parfois jusqu'au cri des sujets malades de leur époque. Incorporant ses règles et les déformant monstrueusement.

C'est ce corps minutieusement détraqué, parasité et parasitaire, qu'Isabelle Huppert expose magnifiquement. Son talent, c'est d'indiquer l'angle mort de la réplique, de l'offrir à voir en un éclair, d'être ainsi souveraine lorsqu'elle congédie d'un bras royal Lövborg et pathétique plus tard comme une figure d'Egon Schiele, abandonnée sur le divan.

Actrice sublime parce que sans fond. Mais voici la petite fille aux allumettes à l'œuvre: elle tient entre ses mains l'œuvre maîtresse de Lövborg, le seul manuscrit d'un texte inspiré par Théa. C'est leur enfant, dit cette dernière. Ici, c'est devant une vasque en feu qu'Hedda procède au sacrifice: feuillet après feuillet, elle brûle le livre à venir. Là, Isabelle Huppert est multiple: sorcière comme dans Médée qu'elle incarnait

en 2000 au Festival d'Avignon; douce aussi, comme si le crime ne pouvait se jouer que dans une caresse. On la giflerait. On la consolerait. On ne sait plus. Indécidable, Hedda. Inoubliable, parce qu'indécidable.

Hedda Gabler, Genève, Bâtiment des forces motrices, place des Volontaires 2, jusqu'au 20 mars. (Rens. 022/320 50 01.)