Soudain, il fait noir. A peine si l'on distingue un vague rideau de scène. Puis une musique sourd de l'invisible comme d'un «abîme mystique». Ce sont les premiers accords de Tannhäuser. La «Marche des Pèlerins» (jouée aux bois) commence, dans cet antre gigantesque qu'est l'amphithéâtre du Festspielhaus de Bayreuth. Les sons, à la fois clairs et diffus, libèrent leur parfum capiteux. Il faudra un quart d'heure pour que la lumière revienne, pour que le rideau s'ouvre sur la scène du Vénusberg, où une déesse lascive se fait pétrir les seins par le ménestrel Tannhäuser.

Ils sont près de 2000 à avoir eu la chance d'obtenir des places pour assister à un spectacle pas comme les autres. Car tout pèlerinage à Bayreuth se mérite à la sueur de son front. En ce vendredi après-midi, il fait chaud, terriblement chaud: le public en frac se précipite sur les bières et les saucisses ruisselantes de moutarde. A chaque entracte, c'est une heure de repos pour se remplir la panse ou se repaître à l'ombre des jeunes filles en fleurs. Car elles sont là, dans le parc de la «colline verte», jonché de pièces d'eau, à prendre une bouffée d'air frais avant la reprise du spectacle qui se termine ce soir-là à 21 h 30.

Mais tout a commencé à 16 heures. Pas une seconde de plus, tellement l'agenda de Bayreuth est minuté. Les retardataires en prennent pour leur grade: «Pas d'entrée après le commencement de l'acte!» stipule en lettres majuscules le programme. Mieux vaut être prévenu, surtout lorsqu'on a attendu dix ans pour décrocher sa place… Les billets sont personnalisés, car le marché noir sévit. Certains, dit-on, se vendraient à 800 euros! Cette année, sur 371 572 demandes, seules 53 900 ont pu être exaucées, soit 14,5%. A moins d'avoir des entrées au sein d'un Cercle Wagner ou de connaître l'un des caissiers – on raconte qu'une dame culottée est la première à bénéficier des désistements –, les portes du Festspielhaus sont verrouillées.

Le public de Bayreuth n'est pas aussi guindé qu'on le dit. Les sans-cravate côtoient les nœuds pap. Il n'est pas aussi connaisseur qu'on le dit. Vendredi soir, chaque chanteur – tous n'étaient pas bons – a été ovationné. Le sol en bois craquait: durant dix minutes, on aurait dit que le Walhalla allait tomber sur nos têtes. Est-on prêt à exprimer sa déception quand on a dépensé 192,50 euros (somme modique comparé à d'autres grandes scènes allemandes) pour une place en première catégorie? Le public d'une représentation ordinaire est-il le même que celui des premières? Les décors kitsch (Philippe Arlaud) et les costumes colorés (Carin Bartels) avaient de quoi flatter l'œil. Seul le rang des critiques a hoché la tête pour condamner la mise en scène d'un «non» mitigé. «Vous verrez, le Parsifal est bien pire…» s'est-on laissé souffler à l'oreille.

Or, l'histoire raconte que Wagner avait l'intention d'accueillir un public révolutionnaire à Bayreuth. Avec le temps, le Festspielhaus a bien changé. A force d'y adjoindre des loges, des dépôts d'accessoires, des nouvelles scènes de répétition, sa surface a presque doublé. L'acoustique exemplaire de Bayreuth tient d'une folle idée: rendre l'orchestre invisible en le dissimulant sous la scène. C'est elle qui fait la fierté de Wolfgang Wagner, petit-fils du compositeur qui, à l'aube de ses 86 ans, n'a pas lâché le gouvernail d'une entreprise qui rapporte gros (billets, librairie, disquaire, restaurants disposés aux alentours du Festspielhaus).

Aujourd'hui, d'autres scènes internationales réunissent des distributions plus prestigieuses qu'à Bayreuth. Le Tannhäuser de Philippe Arlaud, créé en 2002, rassemble malgré tout quelques poids lourds du chant wagnérien. L'Américain Stephen Gould, dans le rôle-titre, ne manque pas de tempérament: ce ténor aux aigus percutants (intonation parfois approximative), à l'expression brute, est à son meilleur dans le monologue du 3e acte. Roman Trekel, en revanche, regorge de nuances fines: son Wolfram, sobre et poignant, est empreint de l'abnégation voulue par Wagner. La Hongroise Judit Nemeth campe une Vénus pulpeuse (dommage qu'elle ait tendance à crier), tandis que l'Allemande Ricarda Merbeth compose une Elisabeth très musicienne. Le chœur, sublime, est d'une justesse confondante.

Philippe Arlaud, présent ce soir-là, n'a fait qu'effleurer le conflit entre la chair et l'esprit qui hante Tannhäuser. Les éclairages (Ulrich Niepel) sont le meilleur atout de ce spectacle, en particulier au 3e acte, lorsque le beau tunnel de verdure (un symbole pour la Terre-Mère, ventre maternel?) se pare de couleurs automnales. Les œillets rouges paraissent fanés, la nature jaunie entre en résonance avec le pèlerinage raté de Tannhäuser à Rome: le pape n'a pas pardonné l'hymne aux transports charnels du ménestrel. Le conflit de l'artiste tiraillé entre le désir d'émancipation et les normes imposées par une société chaste n'est pas explicite. Ne restent qu'une Vénus – à juste titre – envahissante, une Elisabeth impuissante, et un orchestre de luxe porté par un Christian Thielemann embrasé.

Rens. http://www.bayreuther-festspiele.de