Il y a les films univoques, qui travaillent à garder leurs spectateurs captifs, passifs et si possible satisfaits. Et puis il y a ceux dont on ne sait trop ce qu’ils nous veulent, mais qu’on apprend à aimer, dès lors que la manière dont l’art reflète et transcende nos vies devient un enjeu plus intéressant que le simple divertissement. Cinquième film de Koji Fukada, 36 ans, «Harmonium» est assurément de cette seconde catégorie, qui vous nourrit plus durablement. Certains y verront un drame du quotidien, d’autres un film d’horreur (quoique raffiné) ou même un film de yakuzas (très en creux). D’autres encore y chercheront un «conte moral» – l’auteur étant un admirateur déclaré d’Eric Rohmer. Ce qui est sûr, c’est qu’il révèle enfin une nouvelle voix japonaise qui compte, une décennie après Naomi Kawase.

Primé à Cannes dans la section Un Certain Regard, ce film énigmatique vous saisit par son style: retenu, précis, doté d’une belle lumière et d’un vrai son, mais jamais poseur. Il s’ouvre simplement sur l’instrument du titre (français du moins) et la petite fille qui en joue, Hotaru, bientôt appelée à table. La mère est aux petits soins, le père le nez dans son journal, pas vraiment concerné. Il va bientôt rejoindre son atelier de métallurgie attenant, dans une banlieue tranquille de Tokyo. C’est là que, alors qu’elles sont sorties, se présente un revenant. Yasaka a passé onze ans en prison et, au grand étonnement de son épouse Akié, Toshio a décidé d’engager et d’héberger ce «vieil ami».

Poids du non-dit

On se gardera d’en dévoiler trop, tant ce film réserve de surprises et éveille de questions, en particulier le terrible drame qui le casse en deux. Qu’est-ce qui a donc lié autrefois Toshio et Yasaka? D’apparence si poli et serviable, jusqu’à aider Hotaru à préparer son audition, ce dernier (l’impeccable Tadanobu Asano, LA star japonaise du cinéma d’auteur, également excellent dans «Silence» de Martin Scorsese) cache-t-il un double jeu? En tout cas, Akié reste d’autant moins insensible à sa présence puis à ses confidences que son mari se montre si froid et distant. Un pique-nique à la montagne va précipiter les choses. Huit ans plus tard, Yasaka a disparu mais son ombre plane toujours sur la petite famille, où chacun a bien changé. Et cette fois, c’est l’engagement de Takashi, un jeune apprenti, qui va débloquer une situation devenue invivable.

L’intrus dans la maison étant un thème classique (de «L’Ombre d’un doute» de Hitchcock à «Funny Games» de Michael Haneke en passant par «Théorème» de Pasolini), on s’attend certes à ce que les choses tournent mal. Pour autant, Koji Fukada choisit de rester dans le registre du crédible, sans excès psychodramatique ou sanglant. Tout réside ici dans le dit et le non-dit – art éminemment japonais –, dans le mystère des relations humaines, jusqu’au sein d’une famille apparemment sans histoires. Comme tous les grands cinéastes, il s’intéresse aux apparences trompeuses, choisissant minutieusement que montrer et que cacher. Le décor (urbain ou naturel), la position des personnages (face à face ou en diagonale) ou encore un discret code des couleurs (blanc contre rouge) suggèrent bien des choses avant même que ne tombent peu à peu des explications, surgies du passé.

Le réveil d’un père

Bref, c’est son écriture même qui rend «Harmonium» si passionnant. L’histoire pourrait paraître infime et pourtant s’y jouent énormément de choses: respect et mépris, compassion et désir, ressentiment et culpabilité. Autant de sentiments secrets et mouvants que le cinéaste distille avec maestria, jusqu’à nous bouleverser avec le rêve soudain visualisé d’une mère, la larme d’une fille et le cri d’un père. C’est sans doute le réveil émotionnel de ce dernier, après une vie d’enfermement dans son secret qui en constitue le mouvement le plus profond.

Au final, reste l’impression d’un film fondé sur notre désir inconscient de trouver une justification à ce qui nous arrive, une justice immanente à nos actes aussi bien qu’une harmonie – inaccessible – à la vie. Des pistes que l’on rêve à présent de retrouver dans ses films à venir mais aussi précédents, en particulier le dernier situé dans un Japon irradié d’après la catastrophe: «Sayonara».


*** Harmonium (Fuchi ni tatsu), de Koji Fukada (Japon, 2016), avec Tadanobu Asano, Mariko Tsutsui, Kannji Furutachi, Taiga, Momone Shinokawa, Kana Mahiro. 1h58