Hollywood a toujours trouvé des accommodements avec l'histoire. Pour Peter Weir et ses scénaristes, c'était d'autant moins problématique qu'ils ont puisé l'inspiration de leur Master and Commander dans un roman, l'énorme livre – vingt volumes – de Patrick O'Brian. Mais l'écrivain, donnant chair au capitaine Jack Aubrey et au médecin-espion Stephen Maturin, parlait de l'histoire, avec des faits et des dates. La poursuite en mer que décrit O'Brian se déroule en 1812. Le HMS Surprise d'Aubrey livre un combat inégal et finalement victorieux contre le Norfolk, un navire américain trop occupé à piller les baleiniers britanniques. Les jeunes Etats-Unis et l'Angleterre, cette année-là, étaient en guerre ouverte.

Le film raconte la même histoire, avec une distribution retouchée: on n'est plus en 1812, mais en 1805; le Surprise et Jack Aubrey sont bien au centre de l'action, mais le rôle du méchant est tenu par le redoutable Acheron, un puissant navire français que Napoléon a envoyé dans l'Atlantique et le Pacifique pour policer les océans, et envisager de nouvelles conquêtes. Assez peu plausible: l'empereur était alors plutôt occupé à rassembler sa flotte pour défier Nelson, avec Trafalgar au bout de la route.

Peu importe. Mais pourquoi les scénaristes ont-ils préféré donner à Jack Aubrey un adversaire français plutôt qu'américain? Parce que c'était, dans le climat international actuel, politiquement plus correct? Les auteurs s'en défendent: lisez O'Brian, disent-ils, les Français sont souvent l'ennemi! Mais pas dans l'épisode qu'ils ont choisi…

Cette petite polémique n'est pas très grave. Le film de Weir est un superbe spectacle. Et il est dans la nature du cinéma d'être irrespectueux. Ou trop respectueux? A. O. Scott, le critique du New York Times, rappelle une sortie fameuse de Winston Churchill: «La tradition maritime britannique, disait le Lion, est fondée sur le rhum, le fouet et la sodomie.» Dans Master and Commander, on ne voit que l'alcool et les coups de fouet…