Scène

Petits destins, grands rôles

Dans Le Cinoche, à voir au Pulloff, à Lausanne, Geoffrey Dyson raconte la vie d’employés d’un cinéma de quartier. Touchant et éloquent sous la banalité

Little big men. Oui, au pluriel, car ici, il ne s’agit pas du film culte d’Arthur Penn dans lequel Dustin Hoffman interprète la vie-roman de Jack Crabb. Little big men, car les humains imaginés par Annie Baker dans «Le Cinoche», une pièce à voir ces jours au Pulloff, à Lausanne, sont véritablement petits, plutôt paumés, mais terriblement grands et emblématiques dans ce qu’ils racontent de la vie. Sur le plateau transformé en vieux cinéma de quartier, Sam, Avery et Rose sont les employés. A eux trois, ils additionnent une somme de rendez-vous manqués, de fantasmes fumeux et de projets avortés. Des loosers magnifiques, comme la culture américaine sait si bien les restituer, et qui trouvent en Matthias Urban, Karim Marmet et Sabrina Martin, des interprètes romands de grande qualité.

Depuis une quinzaine d’années, Geoffrey Dyson accomplit un travail de fourmi. Un travail discret, proche des comédiens, sensible aux textes contemporains. Pas de grandes inventions formelles à l’actif de ce traducteur et metteur en scène anglais, installé à Lausanne depuis la fin des années septante après avoir suivi l’Ecole Jacques Lecoq, à Paris. Sa doxa, c’est le jeu. Dans la veine actor’s studio et sur des trames réalistes souvent anglo-saxonnes qui documentent des couacs du destin. Dans le récent et passionnant «Fureur» mis en scène en 2014, Claude-Inga Barbey et Pierre Banderet campaient des parents dépassés par leur adolescent devenu violent. La situation, complexe, était rendue avec une grande sobriété et aujourd’hui, la thématique résonne encore plus cruellement.

Dans «Le Cinoche», pas de drame de cet ordre. La situation est plus banale, plus modeste dans son déploiement. Mais, par petites touches bien trouvées, Annie Baker dit beaucoup des freins, sociaux ou psychologiques, qui empêchent de se réaliser. Sam, par exemple. Ce trentenaire, placeur-nettoyeur du Cinoche, est fou amoureux de Rose, la projectionniste métalleuse, mais passe inaperçu à ses yeux faute de se valoriser. Sur la scène du Pull-Off, son activité consiste à balayer les travées et à ramasser les déchets laissés par les usagers. Les fauteuils sont bleus, les t-shirts sont bleus et, à force de revers, l’humeur de Sam prend la même couleur. D’autant qu’il a un frère retardé et une maladie de peau qui transforme son dos en terre pelée. A ses côtés, Avery, un passionné de cinéma, geek fini, ne jure que par le 35 mm. S’il a rejoint l’équipe du Cinoche, c’est justement parce que ce cinéma de quartier est un des derniers bastions épargnés par le numérique. Grand black lunaire, Avery cite Truffaut et Tarantino et plaît à Rose, lui. Sauf qu’il préfère la fiction à la réalité et ne répond pas à la ferveur de la projectionniste aussi craquante que survoltée…

Le trio est touchant. Il s’observe, se provoque, se défie parfois, se trahit aussi, mais se soutient le plus souvent. Le ballet des balais à travers les travées est un peu éprouvant, surtout que la pièce dure plus de deux heures, mais il raconte aussi le mortel ennui des professions impliquant la répétition. Le trio est touchant, car les comédiens sont diablement convaincants. Matthias Urban est Sam, Sabrina Martin est Rose et Karim Marmet est Avery. Tous trois ont trouvé le moteur intérieur de leur personnage. Du coup, ils jouent sans forcer, sans se précipiter, laissant aux blancs, aux hésitations et aux regards en suspens le soin de raconter les impasses de communication. C’est plus vrai que vrai et leur parcours vers plus de lucidité est finement dessiné. Annie Baker a remporté le Prix Pullitzer de la meilleure pièce en 2014 avec «Le Cinoche». On comprend cet engouement. La valse-hésitation entre ces trois oiseaux aux ailes engluées est troublante de vérité.

Le Cinoche, jusqu’au 24 janvier, Pull-Off, Lausanne, 021 211 44 22, www.pulloff.ch

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