Après chaque nuit, abîme intime et profond, il faut revenir à la vie. Recomposer avec la lumière, l'ordre, la civilisation. C'est cette victoire, pas gagnée, sur le sentiment d'hébétude, voire de vacuité du début de journée que racontent Fabrice Gorgerat et ses trois comédiens dans Au Matin. Un deux-pièces, six machines à café, autant de miroirs et de lampes à pied, pour scander ces rituels d'émergence qui relèvent autant du senti que du pensé. Et parfois, une pointe de violence. Car dans cette intimité visitée avec un rapport constant à l'organique - la peau, les cheveux, les arbres et même une douche au café - l'homme doit d'abord apprivoiser son animalité.

Fabrice Gorgerat est un créateur curieux et obstiné. De ses études théâtrales en Belgique, à l'Institut national supérieur des arts du spectacle (Insas) de Bruxelles, ce Vaudois conserve un appétit d'ogre pour les formes et expériences nouvelles. Il est associé au Chantier panafricain d'écriture des femmes qui court jusqu'en 2009 à Abidjan, ainsi qu'aux Récréatrâles, deux mois de résidence et de créations théâtrales qui ont eu lieu d'août à octobre à Ouagadougou. Des rendez-vous dans lesquels il transmet sa passion pour la dramaturgie et la mise en scène. «Tout, toujours, est affaire de montage», observe Fabrice Gorgerat après la première d'Au Matin. «Une fois les séquences élaborées, il faut les enchaîner, les articuler, leur donner leur cohérence, ne serait-ce que du point de vue de la sensation.»

En effet, la compagnie Jours tranquilles se soucie plus d'implicite que d'explicite. «Surtout dans ce travail qui explore la nébuleuse du matin. Auparavant, notamment sur Les Protestants, une confrontation entre valeurs calvinistes et situations du quotidien, notre parti était plus rock, plus frontal, plus spectaculaire aussi. Mais dans cette recherche qui vise à établir comment l'emporter sur le vide, on regarde plus vers l'intérieur, vers son miroir intime.»

D'où, sur la scène de l'Arsenic, cette succession de séquences à la fois graves et ludiques, où trois personnages en nuisette et survêtement grattent peu à peu la croûte qui sépare le jour de la nuit. Cette toute première scène, par exemple. Entre table et plonge, affalé sur une chaise en formica, Gianfranco Poddighe articule difficilement chacune des lettres de l'alphabet. Nécessaire remise à zéro des compteurs cérébraux. A ses côtés, Anne-Maud Meyer vise son reflet dans une cuillère à café. Là, c'est Narcisse et son miroir qui sont convoqués. Quant à Anabel Labrador, danseuses barcelonaises pour la première fois en Suisse, elle livre au micro tous les bruits inscrits au répertoire de ses articulations: mâchoires, épaules, mains et pieds, chaque craquement, comme autant de témoins du vivant.

Bien sûr, un tel programme peut lasser, ennuyer. De fait, il faut entrer dans cette logique d'examen minutieux, souvent au ralenti, pour apprécier cette victoire sur la nuit. Mais, étrangement, ces flottements n'épuisent pas. Ils sont partageables, ces non-temps, et non-lieux dans lesquels se glissent un passage de Baudrillard, une danse au miroir, une peau qu'on tord et quelques accords de guitare. Ou ce moment où une danseuse agrafe sa robe à la paroi et tente ensuite de se libérer comme on échappe aux démons qui peuplent les songes agités.

Ce qui, en revanche, pèse dans ce spectacle et le limite un peu, c'est le fréquent recours à la violence en fin de séquence, avec tempête sonore à la clé. Comme si l'agressivité et l'affrontement représentaient les seules manières d'entrer en humanité. Du coup, dominent une tonalité sombre et une colère vaguement provocatrice, là où d'autres préfèrent déjeuner en paix.

Au Matin, jusqu'au 30 novembre, à l'Arsenic, 57, rue de Genève, à Lausanne, loc. 021/625 11 36, http://www.arsenic.ch, 1h 30.