C’est une machine infernale, un limonaire de rouille et d’os surmonté d’un crâne de vache. C’est le Retable de l’abondance occidentale & du mercantilisme totalitaire. Ce memento mori monumental trône au centre de l’Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle. Dans l’ombre du monstre grouillent désormais poulpiquets et noctiluques innombrables. La vice-directrice des lieux, Caroline Schuster Cordone, se réjouit que deux couples d’artistes et deux univers se rencontrent à Fribourg autour d’un thème commun: la mort.

Le Musée imaginaire de M.S. Bastian et Isabelle L. se nourrit d’une iconographie abondante. Il puise à l’histoire de l’art dans son acception la plus noble, mais aussi aux comics, aux mangas, à la publicité et autres manifestations de la pop culture. Ils réinventent la Joconde en l’hybridant avec le loup de Tex Avery quand, œil exorbité sur des mâchoires crocodiliennes, il reluque une pin-up. Et dans «Au Rendez-vous des amis», hommage à Max Ernst, ils substituent leurs potes dessinateurs (tendance underground) aux cadors du groupe surréaliste.

Ils s’attaquent à un gros morceau avec Le Jardin des délices. Mille créatures cartoonesques pullulent sur les pelouses et dans la géhenne du triptyque de Jérôme Bosch. Parmi les insectes, les lutins et les poissons volants, on relève une forte concentration de Mickeys. On aperçoit aussi Titi, Nouf-Nouf, P’tit Loup, Bugs Bunny, Snoopy. Un personnage hante l’œuvre entière: c’est Pulp, un petit fantôme souriant, cousin de Casper.

Quelques figures totémiques des enfances helvétiques – comme le bonhomme Sugus, Globi ou Knorrli – complètent la distribution. Car, citoyens du monde, Isabelle et Bastian conservent une sensibilité suisse. Ils se réfèrent aussi bien au Douanier Rousseau qu’à la fresque de Philippe Robert décorant la salle d’attente de la gare de Bienne quand ils peignent Paradis mystérieux (Automne), une forêt écarlate et touffue, plantée de champignons arborescents et peuplée d’une micro-faune abondante.

Perroquet bleu

Né Marcel Sollberger à Berne, en 1963, M.S. Bastian a suivi une formation de graphisme à Bienne, vécu à New York et Paris, avant de s’installer à Zurich. Née Isabelle Laubscher à Bienne, en 1967, Isabelle L. a suivi la même formation que son binôme et travaillé dans la publicité.

Ils collaborent une première fois sur un projet de commande autour de Globi, le perroquet bleu cher aux petits Alémaniques, puis pour une campagne scolaire de prophylaxie dentaire. Leur première grande œuvre à quatre mains, c’est Bastokalypse, trois ans de travail pour une fresque en noir et blanc de 52 mètres de long (amputée de quelques tableaux à Fribourg, par manque de place…) qui convoque le Picasso de Guernica, Otto Dix, King Kong et mille autres références pour évoquer la fin des temps dans toute sa confusion et son horreur. Après cet exploit, le couple collabore à 100%. Parfois ils ne savent plus «qui a fait quoi. Il se passe des trucs bizarres», constate Isabelle. Génération spontanée d’animalcules divers?

Loup hilare

A côté de l’Espace Tinguely, les artistes ont glissé trois œuvres parmi les trésors du passé qu’expose le vénérable bâtiment du Musée d’art et d’histoire. Une relecture du Cri de Munch, avec un grand méchant loup plus hilare qu’épouvanté, s’insère entre un portrait de Louis XIV enfant et un saint évêque sculpté dans le bois. La famille Barbapapa s’invite dans Falaises de craie à Rügen, de Caspar David Friedrich: ce «mélange interdit», Bastian dixit, ne dépare aucunement les paysages sublimes qui l’entourent.

M.S. Bastian et Isabelle L. ont enfin accroché une petite étagère remplie de brimborions amusants près d’un reliquaire. «Nous n’attentons en aucune façon au sacré, précisent les artistes. Nous poursuivons une tradition humoristique remontant aux Danses macabres – qui sont le premier Luna Park du Moyen Age». Quand tout sera retourné à la poussière, les archéologues de l’an 3000 ne sauront plus distinguer les différentes périodes, le squelette d’un évêque caparaçonné de matières précieuses, les machines à broyer du néant de Tinguely et Pulp, le petit fantôme qui regarde la vie en face.


M.S. Bastian & Isabelle L.: Le musée imaginaire. Fribourg. Espace Jean Tinguely-Niki de Saint Phalle (rue de Morat 2) et Musée d’art et d’histoire MAHF (rue de Morat 12). Jusqu’au 27 juin 2021. www.mahf.ch