Collection art contemporain

Les petits monstres de Marie Bette

Lauréate des Prix New Heads – Fondation BNP Paribas Art Awards 2018, l’artiste franco-suisse signe «Batgirls», la nouvelle édition de la collection d’art contemporain du «Temps»

A l’occasion de ses 20 ans, Le Temps propose sept explorations thématiques, sept causes. Durant l’été, nous nous intéressons au boom de créativité qui anime la Suisse depuis quelques années. Cette semaine, une série de portraits de programmateurs musicaux.

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La créativité suisse

Depuis six ans, la Haute Ecole d’art de design, associée à la banque BNP Paribas, remet ses prix à certains de ses artistes diplômés. La sélection s’effectue par un curateur invité qui présente leurs travaux lors d’une exposition. Deux récompenses de 12 000 francs sont ensuite remises à l’issu de cet accrochage jugé par un groupe d’experts, dont fait partie un représentant du Temps. Lequel sélectionne aussi parmi les participants celui ou celle qui complétera sa collection d’art contemporain destiné à ses lecteurs.

Cette année, 12 artistes retenus par Balthazar Lovay – directeur de Fri-Art, la Kunsthalle de Fribourg –, concourraient pour remporter les Prix New Heads – Fondation BNP Paribas Art Awards 2018. Sauf que, coup de théâtre: chaque participant a demandé à la fin de sa présentation d’être récompensé collectivement. Une première dans l’histoire de ce concours, dont le jury a finalement suivi la volonté des exposants.

L’encre du «Temps»

Difficile en revanche pour Le Temps d’envisager produire une œuvre à plusieurs. Pour cette 16e édition, nous avons choisi Marie Bette, jeune artiste franco-suisse de 30 ans installée à Paris et dont le travail présenté dans le cadre des prix consistait en trois objets étranges, entre la sculpture et la peinture, posés au sol ou accrochés contre la paroi. «La plupart de mes pièces flottent ou coulent; celles que je fais en ce moment se dissolvent. Dans l’eau, elles redeviennent une pulpe que je peux travailler à nouveau.»

C’était également le cas des pièces exposées pour le concours, composées de cellulose et de gomme arabique, une résine naturelle qui se détend avec l’humidité et se contracte avec la chaleur. «Ma pratique inclut l’utilisation de matériaux qui ont une stabilité relative, qui s’affaissent, suintent, se crispent.»

J’ai opté pour la cellulose pressée dans un moule. C’est un matériau pratique et léger, qui ne coûte rien et absorbe la peinture, la graisse et la cire.

Marie Bette

Voici donc Batgirls, petits objets qui évoquent tout à trac une griffe, un coquillage et l’aile d’une chauve-souris. «Pour l’instant, elles tiennent sur leurs cinq pointes, comme la Chose, la main fantôme dans la famille Adams. Mais cet hiver, lorsqu’il fera humide, il se peut qu’elles basculent», explique Marie Bette, pour qui cette édition a été l’occasion d’expérimenter de nouvelles techniques et de prendre en charge l’intégralité du processus de production. «J’ai opté pour la cellulose pressée dans un moule. C’est un matériau pratique et léger, qui ne coûte rien et absorbe la peinture, la graisse et la cire. Associée à la gomme arabique, la cellulose devient très vite structurante, ce qui permet d’obtenir des formes fines et rigides.»

Il a fallu ensuite trouver des solutions adaptées au travail en série pour colorer les pièces. En guise de bain de teintures, elle a utilisé les encres offset qui servent dans l’impression du Temps en les diluant dans de l’huile végétale. «Ce type d’encre permet d’obtenir des densités de couleurs importantes, ce qui donne une surface qui absorbe la lumière, jusqu’à créer des reflets irisés par endroits. Une grande partie de mon travail consiste à tester des mélanges et des matériaux divers. En ce moment par exemple, j’utilise du néoprène, du fil réfléchissant, de l’aluminium, de la cire de Babybel ou encore de la toile de jean.»

Aileron d’épaulard

Marie Bette est ainsi l’auteur d’une œuvre singulière qui pourrait faire penser à un mixte entre le minimalisme et l’Arte povera. Mais qui n’évoque en fait rien de connu. Comme cette sculpture gonflable avec sa poignée en fibres luminescentes. On hésite à trouver dans cette baudruche noire qui fait surgir du sol comme un aileron d’orque épaulard les souvenirs d’un canot de sauvetage, voire d’une combinaison de survie. Son intitulé contribue à semer encore un peu plus le doute: Tous les spécialistes du sujet ont disparu. «Mes titres sont des indices; ils donnent une clé de lecture supplémentaire.»

Sea Lion Foot est une énorme céramique de forme organique, dont une ouverture laisse deviner qu’elle est creuse et recouverte d’une peinture qui brille dans la nuit. D’un certain point de vue, c’est un pied à l’orteil exagérément gros, d’un autre, un lion de mer ou une otarie. «Son intérieur enduit de pigment phosphorescent se charge quand il fait jour et luit dans la pénombre quand la lumière s’éteint.» Ce qui produit un effet à l’esthétique bluffante, comme un éclair surnaturel qui s’échapperait de ce bloc à la rusticité animale. «Mes pièces ne sont pas des fictions, elles ne racontent pas d’histoires. Leurs titres traduisent plutôt une polysémie des formes, continue l’artiste. Dans Batgirls, le titre de l’édition du Temps, il y a quelque chose de léger, de ludique, qui va avec l’idée de réduction de format et d’une possible interaction, d’une invite que l’on perçoit ou pas mais qui est propre à l’objet. J’aime cette idée que les choses nous disent quoi faire avec elles. Elles ne sont pas vivantes, elles ne parlent pas, mais elles nous invitent à un certain type d’interaction.»

Nouvelle économie

Pour l’heure, le travail attend l’artiste, qui passera l’été à la briqueterie Chimot à Valenciennes, où elle réalisera une pièce de sa série Objets Attachés, des sculptures/four en argile qui se fixent au sol par la cuisson. Avant de revenir à Genève, le 13 septembre, pour inaugurer son exposition personnelle à la Galerie Mezzanin dans le cadre de son Prix HEAD reçu l’année dernière. En automne, enfin, elle participera à une exposition chez Pauline Perplexe, à Arceuil en banlieue parisienne, où se trouve aussi son atelier. «C’est un espace de travail et d’exposition géré par des artistes et fondé il y a trois ans par Kévin Bogey, Morgan Courtois, Florent Dégé et Sarah Holveck. J’appartiens à une génération d’artistes qui a assez largement conscience qu’elle doit créer sa propre économie, qui passe par l’ouverture d’espaces pour pratiquer et montrer son travail. C’est le cas de ce lieu.»


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