Foire

Les petits trésors d’Art Unlimited

Art Basel ouvre jeudi au public. Ce n’est pas parce que son secteur Art Unlimited est consacré aux œuvres monumentales que le plaisir ne s’y cache pas aussi dans les détails, ni que la légèreté y est bannie

Lors du vernissage lundi, où tant de VIP se pressaient d’une œuvre à l’autre des bulles plein la tête, il n’était pas évident d’apprécier les quelque 70 œuvres qui se partagent les 20 000 mètres carrés de la Halle 1 sur la Messeplatz. Première visite éclair donc d’Art Unlimited, où brillent les costumes des invités autant que les lumières et les miroirs inclus dans les œuvres; visite où l’on ne capte que de brèves images d’installations vidéo qui se succèdent et se mêlent.
Tout le monde se distrait avec les binômes de portraits formés par Rob Pruitt avec des artistes, des curateurs, des collectionneurs connus. L’Américain a trouvé à Maya Hofmann, Marc Spiegler, Ai Weiwei ou encore Thomas Hirschhorn des doubles de cinéma. C’est parfois un peu mordant, comme pour Marina Abramovic, qui a droit à un mur de briques rouges… On assiste aussi avec amusement au changement de toutou blanc dans l’œuvre atypique de John Baldessari, un tableau vivant avec une jeune femme et un petit chien sur un canapé en forme d’oreille, posé entre deux appliques murales servant de vases à fleurs. L’artiste est d’habitude plus sobre et plus efficace.

Vidéos plus politiques

On s’apaise avec deux œuvres qui prennent de l’espace, ou plutôt qui en offrent. Au fond de la halle, peu de gens s’aventurent sur les 210 plaques d’acier de 20 Meter Steel Triangle (1983) de Carl Andre. Nous voilà plongés dans une expérience spatiale d’autant plus appréciable. A la sortie, nous regardons tourner lentement, sur un cercle de 1800 mètres de circonférence, le dirigeable de Chris Burden, inspiré de celui qui a volé autour de la tour Eiffel en 1901. Cette Ode to Santos Dumont (2015) est un hommage à tous ceux qui ont permis aux humains de tromper la pesanteur. Elle est aussi une invitation à une certaine légèreté de l’être, une forme de lévitation.

Retour le lendemain pour une visite dans une foule plus clairsemée. On se précipite dans l’espace de Bruce Nauman. L’installation vidéo Walks In Walks Out (2015) est partie d’un simple exercice de mensuration pour disposer une autre œuvre, Walks with Contrapposto (1968) dans une galerie. L’artiste a fait de cet exercice un pur jeu visuel, où il se multiplie, se théâtralise, sortant à cour, rentrant à jardin. Certaines vidéos sont plus politiques, comme cette reprise du Livre de la Jungle par David Claerbout. Le Belge a rendu à la vie sauvage les animaux humanisés par Walt Disney, les redessinant avec une équipe d’animateurs 2D et abandonnant toute narration pour les montrer simplement dans leur élément. Une autre forme de poésie nous est offerte par le Coréen Park Chan-kyon. Son triptyque en noir et blanc est nourri de références culturelles qui nous échappent, mais on se laisse emmener dans cette Citizen’s Forest (2016), dont les personnages se livrent à d’étranges cérémonies.

Beaucoup plus réel, le quasi-restaurant de Subodh Gupta (Cooking the World, 2017). Abrité sous une immense structure faite de casseroles plus ou moins cabossées, il offre à manger chaque heure. Mais le nombre de places est restreint, ce qui casse un peu le message sur le partage qu’est censée diffuser l’œuvre. La beauté de cette maison magique et les odeurs épicées sont les seuls plaisirs de la plupart des visiteurs. Ce qui n’est pas rien.

Une cuisine encore, celle de Tobias Rehberger, dont on pourrait penser qu’elle aurait plus eu sa place à Design Miami, la cousine et voisine d’Art Basel. Et puis on comprend que l’artiste a répliqué en porcelaine de Chine cette «Frankfurter Küche», ancêtre des cuisines intégrées, conçue par l’Autrichienne Margarete Schütte-Lihotzky et utilisée dans des logements sociaux allemands. En contrepoint, dans un coin de l’installation, une lampe est confectionnée, elle, avec une série de bols Ikea. On trouvera ainsi toute une série d’œuvres qui ressemble à une exposition d’ameublement, ou un environnement quasiment quotidien et réel, l’artiste proposant juste un léger décalage. Ce peut être en trois dimensions, ou par la grâce de la reproduction picturale, avec la série de Thomas Huber, vis-à-vis (2014), dont les magnifiques parquets donnent un sentiment de réel que combattent d’autres éléments étranges du tableau.

Scène de crime

La pièce du Chinois Song Dong, Through the Wall (2016), pourrait ressembler à un magasin de luminaires, si ce n’est que les parois, le sol et le plafond sont faits de miroirs, si bien qu’on la traverse avec un vertigineux effet d’infini. Vertigineux, mais ludique, alors que dans la salle de bains de Mac Adams (The Bathroom, 1978), l’environnement est parfait, mais un événement a clairement eu lieu dont on ne voit que les traces et qui semble dramatique. L’installation ressemble à une scène de crime. Et si la victime était encore enfouie sous la mousse qui emplit la baignoire?… Le regard cherche les moindres petits indices. On se glisse ainsi dans la peau d’un expert de la police scientifique.

C’est aussi un peu le cas avec Skylark, une pièce de Sylvie Fleury, revival d’une exposition de 1993 où l’artiste avait fait sensation en exposant une voiture – une Buick tout de même – dans une galerie. Mais avec le maquillage écrasé sur la route, le foulard abandonné sur le siège, et autres détails signifiants, c’est toute une réflexion sur les femmes et la voiture qui surgit. L’artiste utilisera d’ailleurs longtemps cette belle automobile plutôt attribuée aux machos, tant dans sa vie que dans ses œuvres.


Art Unlimited, comme l’ensemble d’Art Basel, ouvre au public du jeudi 15 au dimanche 18 juin. www.artbasel.com

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