Devant un étang crépusculaire, une femme vaticine: «Toutes les eaux tariront.» La vision d’apocalypse se vérifie déjà dans ce coin d’Azerbaïdjan dévasté par l’exploitation pétrolière. Davud, qui revient de la guerre, ne retrouve plus personne dans son village. Sa sœur le prévient: «Tous ceux que tu as connus ont pourri et sont morts.» La terre est malade, ses habitants aussi. Avec Balıqlara xütbə (Sermon to the Fish), Hilal Baydarov entonne un thrène terrible. La jeune femme, dont le visage porte de premières marques de corruption, dit encore: «On est à court de temps, nos sabliers sont vides.» Elle parle d’elle, elle parle du genre humain…

Miragh… Arif… Taleh… Nazim… Pariz… Au bord d’une mare flavescente, Davud égrène les noms de ses camarades morts au combat, lors de la guerre au Haut-Karabakh. Le potager ne produit plus rien. La tradition halieutique agonise: on pêche dans des marigots bitumineux des poissons frais qui ressemblent à des harengs saurs et qui s’enflamment spontanément lorsqu’on approche une flamme.

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Feuillage ambré

Composant chacun de ses plans avec une grande rigueur formelle, le cinéaste donne à voir la beauté du diable. Au milieu de cette immense désolation, un arbre au feuillage doré résiste: la sœur de Davud enlace ce témoin des temps d’avant. C’est une embrassade anagogique. Regard levé vers le ciel, elle se glisse dans un feuillage ambré qui ressemble à de la dentelle de lumière.

Un long plan fixe observe trois orifices qui brûlent, dégageant une fumée lourde et noire, répandant ses tonnes de poison dans l’atmosphère. Un chien aux pattes déformées aboie contre ces grasses pestilences. Balıqlara xütbə (Sermon to the Fish) pourrait se terminer sur cette image de désolation. Hilal Baydarov rajoute pourtant une dernière scène: Davud obture la fenêtre de sa maison, son tombeau désormais. Ce poème funèbre rappelle que le prix de l’essence à la pompe ne sera jamais assez élevé par rapport au coût environnemental et humain de l’extraction du pétrole, le sang de la terre, sa malédiction.

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