polar

Petros Markaris, les Grecs et les idéaux bafoués

Après «Liquidations à la grecque» et «Le Justicier d’Athènes», l’écrivain de 77 ans livre une nouvelle enquête du commissaire Kostas Charitos sur fond de crise. De délicieux polars classiques, trempant dans la déprime ordinaire du pays

Petros Markaris écrit des polars qui pointe les idéaux bafoués d’une génération, la sienne

Après «Liquidations à la grecque» et «Le Justicier d’Athènes», l’écrivain de 77 ans, longtemps scénariste, signe une nouvelle enquête du commissaire Kostas Charitos. Une écriture classique qui peint la déprime dans laquelle se débat la Grèce

Genre: polar
Qui ? Petros Markaris
Titre: Pain, éducation, liberté
Trad. du grec par Michel Volkovitch
Chez qui ? Seuil, 256 p.

Il finira par remiser sa Seat, ce qui en dit beaucoup. Ayant longtemps roulé dans une antique Fiat Mirafiori, le commissaire Kostas Charitos l’avait finalement remplacée par un modèle de la marque espagnole, en mains de Volkswagen. Mais par mesure d’économies, dans Pain, éducation, liberté, le policier suit les conseils de sa femme Adriani («Signe particulier: bon sens»). Il met le véhicule au garage de la police pour prendre le bus ou se faire conduire dans une voiture de service. «Manque d’argent rend diligent», aime à dire Adriani, ce qu’elle aura l’occasion de répéter durant cette nouvelle aventure de l’enquêteur.

Pain, éducation, liberté clôt une «trilogie de la crise» que l’écrivain avait commencée avec Liquidations à la grecque, paru en français en 2012, et poursuivie avec Le Justicier d’Athènes. Dans celui-ci, Charitos avait affaire à un assassin qui s’en prenait aux riches trompant le fisc, affaire qui prenait une ampleur nationale: le tueur passait pour un héros populaire, qui réussissait à rétablir la dignité des finances publiques du pays bien plus efficacement que l’Etat lui-même.

Le slogan «Pain, éducation, liberté» renvoie à 1973. Sous la dictature des colonels, une insurrection agitait l’Ecole polytechnique d’Athènes, placée sous ce triptyque.

La génération qui a pris ensuite les commandes du pays, cette volée de Polytechnique, a-t-elle trahi ses idéaux? C’est ce que semble penser le criminel de ce nouveau roman. Il s’en prend à un entrepreneur, puis à un universitaire, lesquels s’étaient rebellés contre la junte, avant de connaître des carrières aussi brillantes que lucratives.

Le roman est paru en Grèce en 2012, et Petros Markaris le situait en 2014. En osant l’anticipation de politique-fiction, puisque l’histoire commence le 1er janvier (date d’anniversaire de l’écrivain), au moment où la Grèce rétablit… la drachme. L’Italie et l’Espagne en feraient de même avec leurs anciennes monnaies. Manière de rejeter le joug de l’euro, de la troïka et de tous ces eurocrates qui asphyxient le pays.

La situation, pourtant, ne s’arrange pas. Charitos apprend vite que les salaires de la fonction publique ne seront pas versés pendant trois mois. En cuisine, Adriani modère la viande et s’apprête à négocier dur le prix du poisson. Katérina, la fille, brillante juriste qui se met au service des minorités, participe à l’effort. Avec son mari, elle vient manger tous les soirs à la table familiale, cela réduit les frais pour tout le monde.

Ainsi va le désespoir ordinaire d’Athènes. Né en 1937, naguère traducteur, auteur dramatique et scénariste – notamment pour Theo Angelopoulos, à qui il dédie ce roman –, Petros Markaris a entamé, dès l’âge de 57 ans, une saga policière lucide et attachante.

La récente «trilogie» ne doit pas occulter les précédents romans, puisque Charitos est apparu dans plusieurs livres avant ces trois-là. Hélas, les premiers sont épuisés en français, mais on trouve encore les excellents Le Che s’est suicidé, paru en 2006, et Publicité meurtrière (ou Actionnaire principal, le premier titre). Ceux-ci empoignaient déjà certains malaises du moment selon l’écrivain: des suicides publics de personnalités très en vue, puis la mise à mort de vedettes de la publicité par un maniaque qui veut interdire toute forme de réclame, dénoncée comme une oppression sociale… De ces prémices, l’auteur tire souvent des aventures qui plongent dans l’histoire du pays et ses blessures jamais soignées, ce qui revient en force avec Pain, éducation, liberté.

A l’heure où certains aiment multiplier les pistes, les personnages et les dimensions, Petros Markaris fabrique des polars à l’ancienne, bonhommes et sérieux à la fois. Tout au plus faut-il entrer dans la farandole des noms, prénoms et surnoms grecs: pour le reste, les enquêtes de Charitos se déroulent au rythme de ses fulgurances, parfois, de ses crispations avec ses collègues, souvent, et des embouteillages de la capitale, toujours: «Ce trajet simple en apparence devient une odyssée en cas d’embouteillages, de travaux imprévus ou de manifestations», raconte-t-il lorsqu’il veut aller voir un prévenu en prison. Face aux évolutions du monde et de ses investigations, le commissaire se plonge dans son cher dictionnaire, son passe-temps favori.

L’éditeur indique que les aventures de Charitos, dont les droits hors hors de la Grèce sont gérés par Diogenes à Zurich, «connaissent un grand succès» en Allemagne. Ironie de l’histoire en ces temps de crise et de quasi-tutelle continentale. Avec son aimable déprime, l’enquêteur de Petros Markaris deviendrait presque un sauveur de l’image de la nation, par la fiction. Pour sûr, il refuserait ce poste.

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Petros Markaris

«Pain, éducation, liberté», p. 21(Charitos s’interroge sur la suspension de son salaire: sera-ce trois mois, comme annoncé?)

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