On a vite fait de se construire une fausse image des cinéastes à partir de leurs films. Sous prétexte que ceux de Catherine Breillat tendent à malmener les jolies filles, on a tôt fait d'imaginer un physique ingrat. Comme ils dépassent parfois la limite de la misandrie, on s'attend à une furie féministe. Très fâchée contre Le Temps pour son compte rendu d'A ma sœur! depuis le Festival de Berlin, allait-elle nous remonter les bretelles? Pas du tout. Charmante à tous points de vue et débordant d'une envie d'exprimer le sien, Catherine Breillat avait enclenché ce mode de séduction dont ses films sont résolument dépourvus! Après une diatribe contre Hannibal, vu la veille et qu'elle considère comme inhumain et purement mercantile, le ton était donné: voici une cinéaste travaillée par la violence quotidienne.

Le Temps: – Vous avez l'impression qu'on vous attend au tournant après le succès de scandale de Romance?

Catherine Breillat: – J'en suis sûre, mais je pense qu'A ma sœur est très différent. Je l'ai voulu plus simple et plus émotionnel, même à la limite de la sitcom pour ce qui est du discours amoureux, qui ne peut plus échapper au cliché.

– Votre septième film est le premier à avoir été sélectionné en compétition d'un grand festival international…

– A Berlin, la compétition vaut surtout comme vitrine, mais ce n'est pas négligeable puisque par ailleurs, nous sommes aussi des marchandises. La séance pour le public a été incroyable: les spectateurs riaient, puis à la fin hurlaient. Après coup, sous le choc, j'espère qu'ils auront aussi découvert la vraie violence du début. Même si on s'attend au pire, je pense qu'il doit rester une peur de l'inconcevable. Le refus inconscient d'être du côté de la victime invite à une sorte de dédoublement.

– C'est pour en tenir compte que la fin devient plus fantasmatique?

– J'ai d'abord pensé à filmer ça à l'américaine, avec beaucoup de sang et des cris. Mais après avoir entendu la victime d'un viol raconter comment cela s'était passé, j'ai compris qu'il fallait autre chose. J'ai mis l'accent sur la dimension hypnotique, parce que le plus difficile à comprendre dans un viol, c'est cette peur qui paralyse, qui fait qu'on se sent terriblement coupable après. En plus, j'imaginais aussi qu'à ce moment-là, Anaïs se reconnaissait un peu dans l'assassin, un hors-la-loi.

– Comme dans Parfait amour!

vous êtes partie d'un fait divers…

– C'est une histoire qui remonte à une quinzaine d'années, dont on n'a jamais retrouvé le coupable. Je suis aussi avide que n'importe qui de faits divers. Ce sont un peu comme des contes modernes. Ils me révoltent et, à la fois, me font imaginer des choses terribles. Là, j'avais été frappée par l'hypocrisie du discours officiel, qui cherchait absolument à gommer le viol de la petite fille. Quand une histoire vous frappe, le plus intéressant est de chercher au fond de soi-même pourquoi. Dans mon esprit, je l'ai relié à une scène dont j'avais été témoin en Sicile: dans une piscine, une grosse fille, très belle à mon sens, se jouait un jeu d'amoureuse imaginaire. Le film s'est construit comme ça, «en creux». L'autoroute du drame et la piscine me disaient vacances, les deux sœurs et la mère seules, un père absent, etc.

– Comme vous avez grandi avec une sœur, il doit aussi y avoir une part autobiographique?

– Forcément, mais c'est aussi plus inconscient qu'on ne le croit. Il ne s'agit pas d'une démarche autobiographique. En cours d'écriture, l'autre sœur a pris une telle importance que je ne pouvais plus la nier dans le titre, alors qu'au début, j'avais pensé à Fat Girl. Le drame de la sœur, c'est que du moment qu'elle est jolie, elle devient un objet de désir, une proie. Et à 15 ans, il n'est pas évident de découvrir que l'amour et le sexe ne sont pas forcément liés, croyez-moi!

– Pourquoi ce décor d'arbres couchés par la tempête?

– On le voit sans le voir, n'est-ce pas? En fait, à cause de cette histoire de piscine, j'avais un peu bêtement décidé d'aller tourner le film en Sicile, entre le bleu de la Méditerranée et le noir de l'Etna. D'où la coproduction, le séducteur italien, Laura Betti. Et puis, deux semaines avant le début du tournage, le devis avait soudain doublé et la production ne pouvait plus suivre! Le casting était bouclé et j'ai dû trouver une solution de fortune. Heureusement une amie, Marie, qui est la femme du footballeur Dominique Rocheteau, m'a proposé de venir dans leur maison. La piscine, les arbres, tout était là, avec cette tonalité vert-de-gris qui me correspond bien plus. Le tournage était affreusement mal préparé, et puis à Royan en avril, il fait encore très froid! Mais l'envie de nous dépasser a été d'autant plus forte.

– Si vous vous êtes si bien rattrapée, c'est que vous avez pris vos distances avec l'idéal naturaliste de vos débuts…

– Je m'intéresse à une vérité plus essentielle que le réalisme ou la sociologie. J'ai longtemps pensé que j'étais naturaliste, attachée au détail vrai, mais au fond, les métaphores m'attirent plus. Mon cinéma a peut-être plus à voir avec Pasolini et Bresson que Pialat ou même Oshima. On filme toujours par rapport à des cinéastes qu'on admire, et comme ça ne colle jamais, on finit par découvrir sa voie. Avec Romance, j'ai été épouvantée par le résultat: c'était si froid, alors que j'avais voulu me rapprocher des corps. J'ai fini par l'admettre et j'espère m'être améliorée en dépassant ce déni.