Comment peut-on êtreà la fois Arabe et Israélien?

Drame Eran Riklis révèle une minorité tiraillée dans «Mon Fils» («Dancing Arabs»)

Dans l’invraisemblable embrouillamini du conflit israélo-palestinien, il est une dimension qui avait jusqu’ici plus ou moins échappé aux cinéastes: le sort de la minorité arabe d’Israël, autrement dit de ces Arabes qui vivent là depuis la création de l’Etat hébreu et qui en jouissent de la citoyenneté (1,6 million de personnes, soit 20% de la population). Malgré un récent tir groupé de films flirtant avec la question (de Jaffa de Keren Yedaya à Ana Arabia d’Amos Gitaï), le film emblématique de cette identité désespérément tiraillée manquait encore. Un vide enfin comblé par Eran Riklis dans ce Mon Fils nettement plus original que ne le laisserait deviner son titre français.

Très apprécié au dernier Festival de Locarno sur la Piazza Grande (sous le titre de Dancing Arabs), ce film israélien réalisé par un cinéaste juif va nettement plus loin qu’un nouvel appel convenu à plus de compréhension envers le peuple palestinien. En s’inspirant de deux romans semi-autobiographiques du jeune écrivain Sayed Kashua, Les Arabes dansent aussi (2002) et La Deuxième Personne (2010), le solide Riklis signe là son meilleur film depuis le fameux Les Citronniers.

De la lumière à l’ombre

Récit d’apprentissage, Mon Fils débute comme une chronique d’enfance ensoleillée. On est en 1982, à Tira, bourgade arabe de Galilée. Garçon intelligent et apprécié de tous, le petit Eyad s’interroge toutefois sur son père, simple cueilleur parfois qualifié de «terroriste». Six ans plus tard, il intègre une prestigieuse université de Jérusalem, dont il est le premier et seul étudiant arabe. Heureusement qu’il y a des juifs comme Naomi, qui devient sa petite amie, et Yonatan, un autre étudiant atteint quant à lui d’une grave maladie. A force de l’aider, Eyad va faire germer une étrange idée chez Edna, la mère de ce dernier…

Encore plein d’espoir dans son deuxième tiers pour une intégration harmonieuse de son héros dans une société majoritairement juive, le film devient nettement plus pessimiste dans son dernier tiers. C’est qu’en arrière-fond – peut-être trop discrètement pour le spectateur non israélien – se joue aussi la grande histoire. En 1982, Israël profite de la guerre civile au Liban pour affaiblir l’OLP. Mais six ans plus tard, c’est déjà la première Intifada dans les territoires occupés, d’où émergera un Hamas encore plus radical.

Dans le film, le point de bascule pour les Arabes israéliens sera leur démonstration de joie lorsque, en pleine guerre du Golfe, des missiles irakiens tombent sur Israël. Image traumatisante pour les juifs qui ont vu des Arabes «danser sur les toits»; moment clé pour ceux-ci dans leur identification graduelle à la cause palestinienne. Après cet événement vécu en famille, Eyad décide de quitter son internat et de se payer une chambre. Pour trouver un travail de serveur, il devra toutefois usurper l’identité de Yonatan…

Israël, corps malade?

En narrant ce paradoxal devenir juif d’un jeune Arabe israélien, au risque d’y sacrifier son identité, les auteurs éclairent un nouvel aspect du complexe conflit israélo-palestinien. La portée symbolique du récit, qui énonce un racisme juif, dénonce le cantonnement de la minorité arabe à une citoyenneté «de deuxième classe» et suggère un déclin d’Israël dans le repli sur soi (à travers le corps malade de Yonatan), est indéniable.

Sa limite réside toutefois dans le classicisme d’Eran Riklis. Habile, il sait rendre ses récits prenants et susciter l’identification du spectateur. Tous ses comédiens, le jeune Tawfeek Barhom en tête, sont remarquables, et le film toujours agréable à l’œil. Mais en survolant ainsi dix ans (1982-1992), il a recours à des ellipses de plus en plus dommageables en termes de crédibilité psychologique, voire de lisibilité politique. Eternels problèmes de la compression drama-tique, qu’un vrai cinéma d’idées peut balayer d’un plan-séquence ou d’un montage frappant.

VV Mon Fils (Dancing Arabs), d’Eran Riklis (Israël – Allemagne – France 2014), avec Razi Gabareen, Tawfeek Barhom, Yael Abecassis, Danielle Kitzis, Michael Moshonov, Ali Suliman, Laëtitia Eïdo. 1h44.