Genre: enquête
Qui ? Ioan Grillo
Titre: El Narco. La montée sanglante des cartels mexicains
Traduit de l’anglais par Frédéric Eugène Illouz
Chez qui ? Buchet/Chastel, 358 p.

Lors de l’élection présidentielle mexicaine le 1er juillet, le bilan de la lutte antidrogue pèsera très lourd sur le parti de l’actuel chef d’Etat, Felipe Calderón: au terme de ses six ans de mandat consacrés à la lutte à mort contre ce fléau, les cartels se multiplient, la violence augmente de façon exponentielle: on compte entre 35 000 et 50 000 morts. A tel point que le scrutin semble joué d’avance en faveur du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), qui avait régné avec autorité sur le Mexique tout au long du XXe siècle avant de céder la place à l’opposition démocratique de droite en 2000.

Ioan Grillo, journaliste anglais établi au Mexique, a mené une enquête de dix ans sur le phénomène exponentiel du narcotrafic qui selon lui a fait de ce pays un «Etat captif». Ce que cela implique est terrifiant: la violence, autrefois confinée dans les villes frontière de Tijuana et de Ciudad Juarez, se répand partout, jusqu’aux Etats-Unis. Hier, un truand en abattait un autre avec une balle de pistolet. Aujourd’hui, des sicarios en moto ou en SUV arrosent leurs rivaux et les passants innocents à la kalachnikov, kidnappent, torturent, assassinent à tour de bras. Les cartels disposent d’armées entières à leur solde. C’est l’histoire, dit Grillo, d’une «transformation radicale de trafiquants de drogue en escadrons de la mort paramilitaires» menant une véritable insurrection.

Pire, chaque fois que l’hydre perd une tête, il en repousse trois. Actuellement, il y aurait huit cartels en guerre permanente les uns contre les autres pour contrôler la route de la drogue vers les Etats-Unis. Les plus connus sont les ­Zetas, formés à l’origine de membres des forces spéciales du Mexique et forts de plus de 10 000 «soldats».

Ce qui est le plus stupéfiant, au fil de pages débordantes de témoignages significatifs et de détails percutants, c’est de découvrir à quel point «El Narco» – l’appellation courante du complexe mafieux de la drogue – est ancré dans le système et dans la société. Par exemple, ces organisations criminelles inspirent une culture musicale qui connaît une popularité immense. Les trafiquants paient des compositeurs pour écrire leur geste héroïque et de jeunes musiciens les chantent, ce qui peut leur apporter la richesse, la gloire ou la mort. Voire les trois à la fois, comme l’atteste le destin de Valentin Elizalde, pop star mexicaine tuée à l’issue d’un concert donné sur le territoire d’un gang ennemi.

Les cartels sont même à l’origine de sectes adulant des figures propulsées au rang de saints patrons régionaux, mélangeant savamment le registre de la désobéissance traditionnelle à l’Etat avec les activités mafieuses contemporaines. Jesus Malverde, authentique Robin des Bois du XIXe siècle, bénéficie d’un mausolée très prisé. Plus ancienne, la squelettique Santa Muerte est invoquée pour des décapitations faites en son nom. Autant d’exemples de sinistres détournements religieux indiquant que les mafias se sont trouvé une assise morale et culturelle plus que douillette.

Les collusions des cartels avec les forces de l’ordre, police ou armée, sont, de leur côté, indissociables du système. L’échec de Calderón, estime Grillo, est «d’avoir déclaré la guerre aux cartels avec un appareil d’Etat pourri qu’il ne maîtrisait pas entièrement». Plutôt que d’imputer l’entièreté du mal à la politique musclée du chef d’Etat, Grillo explique la faillite par son incapacité à frapper à la racine, et surtout à freiner la corruption dans son pays. On sait gré à l’auteur de privilégier la «théorie du ratage» et non celle du complot, ou toute autre position idéologique qui capture la pensée. Les errances d’«El Norte», le voisin états-unien, ne sont pas non plus oubliées dans l’exposé des faits.

On perçoit bien, grâce à ce travail rigoureux et très documenté, que le départ de Calderón ne fera pas disparaître la guerre d’un coup. Grillo montre que la radicalisation de la violence est liée à l’ouverture démocratique, sous Vicente Fox puis Calderón. Mais «El Narco» est né bien avant, il y a un siècle, quand Porfirio Diaz chassait les paysans dans les montagnes du Sinaloa. Une région qui, à coups de culture extensive de pavot puis de marijuana, prendra le surnom adéquat de «Triangle d’or». La «bête» a été nourrie par la demande américaine grandissante dans les années 60, ainsi que par les gouvernements successifs du PRI: ceux-ci, il est vrai, savait «tenir El Narco en laisse», tout en laissant la corruption proliférer.

Un regret cependant, ce livre si riche en substance, bien construit en trois parties (histoire, anatomie des cartels et solutions pour la paix), se perd parfois dans le trop-plein d’anecdotes, noyant un peu le fil de l’analyse. Il y a des redites et des ruptures de style. Mais c’est aussi ce qui fait le charme de ce livre: l’enquêteur au nez fin fait parler des dizaines de témoins et d’acteurs du conflit. Ce «gringo» bien informé qui tente de mettre de la raison et du sens dans une escalade de folie rend hommage, explicitement et par sa démarche même, aux nombreux journalistes mexicains tués pour avoir dénoncé les agissements de la pieuvre.

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